Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/382

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les dangers qui, selon lui, devaient en sortir. Personne n’ignore avec quel art il sait trouver le défaut de la cuirasse quand le moment lui paraît venu de renverser un ministère ; il ne s’était montré, en aucune autre occasion, dialecticien plus ingénieux ; tour à tour il accabla le ministère sous les coups de son ironie acérée ou de sa logique nerveuse et pénétrante. « Il n’y avait que deux politiques à suivre, dit-il, dans cette question égyptienne, la politique d’intervention ou la politique d’abstention ; le gouvernement en a inventé une troisième. Est-ce la paix ? Non pas, puisque nous envoyons des troupes en Egypte. Est-ce la guerre ? Pas davantage, puisqu’il est entendu qu’elles ne se battront pas. Ce n’est ni la guerre ni la paix, ou c’est la paix et la guerre selon le goût des orateurs et des auditeurs. Pour mieux dire, c’est la politique qui présente les inconvéniens des deux autres politiques et qui n’a les avantages d’aucune. » L’argument n’était pas irréfutable, mais il exprimait le sentiment de la chambre et il provoqua d’enthousiastes applaudissemens. Entre ces diverses politiques, l’orateur avait fait son choix depuis longtemps. Il estimait que la France ne pouvait avoir d’autre préoccupation, d’autre souci que de se relever de ses désastres et qu’elle devait s’interdire toute entreprise qui l’en détournerait. « Le gouvernement propose, continua-t-il, de séparer la question du canal de la question d’Egypte,.. rien ne vous y autorise ; savez-vous pourquoi ? .. C’est parce que la défense du canal est au Caire, et c’est parce que la défense du canal est au Caire que les Anglais marchent sur Le Caire. » Selon lui, nos intérêts les plus précieux étaient dans le Delta, et il n’admettait pas que la France, pendant que les Anglais s’en empareraient, montât la garde sur le canal pour mieux assurer le succès de leur entreprise. A son avis, rien ne garantissait, d’ailleurs, que notre corps expéditionnaire pourrait se cantonner sur les berges du canal. Qu’adviendra-t-il, s’il est attaqué ? Sera-t-il tenu de se renfermer dans la défensive en s’abstenant de poursuivre ses agresseurs ? Envisageant ces circonstances et d’autres où le drapeau de la France pourrait ainsi se trouver engagé au-delà des prévisions ministérielles et gravement compromis, l’orateur en déduisait que la résolution du cabinet avait tous les caractères d’une aventure sans dignité comme sans bénéfices appréciables, nous liant, d’une part, à l’Angleterre, nous compromettant, de l’autre, avec toutes les puissances continentales : « Le gouvernement, concluait-il, a une politique insaisissable ; il nous dit que l’état de l’Europe ne justifie pas l’intervention et il nous la propose. C’est la pire des solutions,.. » et il terminait par ces paroles : « Ne voyez-vous pas, chez certaines puissances,.. quelque chose qui ressemble à la soumission,.. chez d’autres, des convoitises inavouables et quelque part peut-être, je ne sais où, de mauvais desseins ?