Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/668

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Il y a cinq ans à peine, M. Lautner allait terminer ses études de droit, quand subitement il renonça à passer ses examens. En même temps qu’une fiancée il avait trouvé chez elle, à Breslau, ce tableau de Salomon qu’il attribuait alors à Rembrandt et qu’il cherchait à vendre. L’authenticité, suivant lui, en était incontestable. Un critique d’art de Berlin l’avait certifiée, et on en avait déjà offert, disait-il, plus de 100,000 marks. A Munich, où le précieux tableau était ensuite resté pendant quelque temps, les connaisseurs qui le virent, en assez mauvais état, paraît-il, hésitaient entre les noms de J. de Wet, de L. Bramer, de N. Knupfer ou d’autres maîtres secondaires. M. Lautner s’emportait alors, et là où des interlocuteurs comme le professeur Hauser, expert cependant en pareille matière, ne découvraient que des craquelures, des taches ou des retouches, il voyait lui, et très nettement, à deux ou trois places différentes, « la signature entière de Rembrandt. » Déjà commençait à poindre chez lui cette obsession des signatures qui allait bientôt passer à l’état de monomanie. A quelque temps de là, il continuait encore à voir ces signatures sur le tableau, mais il n’était plus aussi assuré de leur authenticité. Sous celles de Rembrandt, d’autres plus anciennes lui étaient apparues, dénaturées, à demi effacées ; c’étaient celles de Bol, et désormais M. Lautner était en possession de la grosse trouvaille qu’il allait s’attacher à démontrer et à répandre.

Tous ceux qui ont un peu pratiqué les vieux tableaux savent combien il est souvent difficile d’y découvrir et d’y lire distinctement les signatures qui peuvent y être inscrites. Que de fois en examinant avec attention les fonds plus ou moins obscurs où d’ordinaire elles sont placées, on croit apercevoir des traces de lettres et de dates où ne se trouvent, en réalité, que des crevasses, des repeints, des traits de couleur plus foncée qui prennent, suivant la position du spectateur, des aspects différens et lui procurent par momens l’illusion des noms que lui suggère son esprit. C’est un mirage pareil dont M. Lautner a été la victime, mais ce n’est pas sur les tableaux eux-mêmes qu’il a opéré. Toute photographie lui est bonne pour son travail ; qu’elle soit de Braun ou de Hanfstaengl, qu’elle vienne de Suède ou de Berlin. Les moins réussies sont même les meilleures. En promenant ses regards ou sa loupe sur les épreuves dont il disposait, il y aperçut, avec plus ou moins de peine, mais toujours, les signatures désirées. Parfois la même épreuve en contenait deux, trois, jusqu’à six, et de toutes les dimensions ; microscopiques, moyennes ou énormes ; et à toutes les places, en haut, en bas, au milieu, dans les fonds, sur les vêtemens des personnages. On comprend que le nom de Bol, étant