Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/709

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Au lieu d’examiner pourquoi Mon oncle Barbassou valait mieux ici, naguère, qu’au Gymnase aujourd’hui ; plutôt que de conter menu (ce serait très, très menu), pourquoi Monsieur l’abbé n’est peut-être pas « une des perles de l’écrin Meilhac, » si nous parlions d’Œdipe ? Avant de le revoir, nous avons ouï la première conférence de M. Brunetière, à l’Odéon, sur l’histoire du Théâtre-Français. Notre éminent collaborateur y a défini la tragédie de Corneille avec tant d’autorité et de certitude, que du coup, ou par contre-coup, la pièce de Sophocle nous est apparue éclairée par réfraction, et d’un jour nouveau.

M. Brunetière a dit d’abord que la tragédie française, de romanesque et pour ainsi dire aventurière, était devenue avec Corneille essentiellement tragique. En d’autres termes, l’action, et par conséquent l’intérêt, placée jusque-là en dehors des âmes, a été reportée au dedans. Il est certain que les péripéties du Cid, par exemple, sont purement morales :

Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père.
Il l’attaque, il le presse, il cède, il se défend,
Tantôt fort, tantôt faible et tantôt triomphant.

Voilà tout le sujet. Et voici la matière, essentiellement dissemblable, d’Œdipe : Œdipe est-il le fils et le meurtrier de son père Laïus, l’époux de Jocaste, sa mère ? Pour Chimène, la seule question est celle-ci : que voudra-t-elle ? Pour Œdipe, on se demande : saura-t-il ? Dans l’un et l’autre cas, l’événement est loin de jouer le même rôle. Les crimes d’Œdipe une fois reconnus, le drame est fini ; le comte mort au contraire, la tragédie ne fait que commencer. Ici, le fait matériel est le point de départ ; là-bas, le point d’arrivée. En ce sens on peut définir Œdipe-Roi, non pas une tragédie, mais un mélodrame, le plus sublime de tous ; incomparable chef-d’œuvre, mais, j’ose à peine l’écrire, chef-d’œuvre surtout d’intrigue. Des faits, d’abord inconnus, puis vaguement soupçonnés, vraisemblables ensuite et prouvés enfin jusqu’à l’évidence, telle est cette intrigue. On sait avec quel art elle est conduite et comme filée, quel génie a ménagé les étapes et les points de repère sur le terrible chemin qui nous mène de l’ignorance, par le doute, à la certitude.

Faits monstrueux, gros de conséquences atroces ; mais des faits seulement, pas même des crimes, et nous apercevons ici la seconde différence entre le drame grec et la tragédie française. L’une est libre ; l’autre fatal. Rodrigue et Chimène sont maîtres des événemens ; ils les créent eux-mêmes. Œdipe en est esclave et victime. Et par là, au moins, le drame de Sophocle, assez inopinément, je l’avoue, se rapproche, autant que s’en écarte notre tragédie, du drame romantique. Il y a moins loin d’Œdipe-Roi que du Cid à Hemani. Rappelez-vous la tirade citée par M. Brunetière :