Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/839

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s’est cru le père avant de l’adopter en commun [1]. Ces formes sont à la fois fixes et flottantes, indécises et très déterminées ; elles empiètent les unes sur les autres et se confondent souvent au point de rendre malaisée la classification de telle ou telle pièce ; mais, en somme, il n’est pas une pièce comique au moyen âge qui ne rentre dans une de ces trois catégories ou dans les trois à la fois. C’est donc à cela que s’est bornée l’invention comique du temps ; que vaut en elle-même chacune de ces formes ?

Sortie du Roman de la Rose, né lui-même de l’esprit scolastique, la moralité a tous les caractères de monotonie, de froideur et de sécheresse propres à cet esprit. Les passions et les caractères, qu’elle se propose de peindre, elle ne sait pas les incarner dans des personnages vivans, à la fois typiques et individuels ; elle se contente de produire sur la scène des entités, toujours désignées par un nom commun, jamais par un nom propre, figures métaphysiques et abstraites qui parlent beaucoup, agissent peu et dialoguent sur des abstractions. D’intérêt personnel, ce genre de pièces ne saurait en avoir ; quant à l’intérêt général, la psychologie du moyen âge est si élémentaire, si timide, si étroitement attachée aux mots, faute d’indépendance et de pénétration pour aller jusqu’aux choses, que l’ensemble des moralités ne nous apprend rien sur la nature et le fonctionnement de notre activité. Il se peut que le souvenir d’Aristophane et de la vie intense qu’il savait donner aux êtres abstraits nous rende exigeans pour les moralités ; mais juger c’est comparer, et une œuvre littéraire n’a de valeur que lorsqu’elle supporte les comparaisons. Qui connaît une moralité les connaît toutes, et le procédé est toujours le même ; c’est la même façon d’imaginer, de nommer et de faire parler des personnages de même nature. Quant à l’action et à la progression de l’intérêt, à la marche régulière vers un dénoûment prévu, il n’y en a trace ou peu s’en faut : la pièce se compose d’une série de dissertations plus ou moins longues et plates qui commencent et s’arrêtent sans autre raison que l’auteur l’a voulu ainsi et que le temps normal d’une représentation était écoulé. Pas de sujet, à

  1. « J’aurais d’autant plus de peine, si le monologue menaçait de mourir, à lui dire le dernier adieu, que je le considère un peu comme mon fils. » (Coquelin aîné, la Défense du monologue, 1883.) — M. Coquelin cadet, plus modeste, partagerait volontiers sa gloire avec un autre : « Il faut avouer vraiment que le monologue entre de plus en plus dans nos mœurs. Je parle du monologue dont M. Charles Cros est la mère et moi, si j’ose m’exprimer ainsi, la sage-femme. » Le Monologue moderne, 1881. — Enfin, nous devons à la collaboration de MM. Coquelin aîné et cadet l’Art de dire le monologue, 1884.