Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/857

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


leur territoire. Quand, plus tard, l’Assam devint une province de l’Inde, les Anglais n’oublièrent pas que, par-dessus le Patkoï, on pouvait de Birmanie pénétrer chez eux, et qu’à l’inverse, de chez eux, on pouvait pénétrer en Birmanie. Le même fait se produisit à l’ouest, du côté du Chittagong, du Tipperarah et du Bengale. Les Birmans eux-mêmes se chargeaient d’enseigner à leurs voisins que la porte de la maison était mal close.

Voilà déjà une circonstance fâcheuse pour eux. En voici une seconde.

Une portion notable de leur territoire est, nous l’avons dit, baignée par la mer, et des fleuves considérables viennent s’y jeter : l’Iraouaddy, qui, par ses bouches multiples, forme un vaste delta ; le Sittang, à qui son embouchure immense a fait attribuer une importance excessive, et enfin la Salouen. Ces fleuves, depuis un demi-siècle, on a bâti sur eux une légende. A voir leur cours tumultueux, leur énorme débit d’eau, on les a crus tous navigables, même pour de grands bateaux. On s’est persuadé qu’ils conduiraient fort avant dans l’intérieur des terres, peut-être même jusqu’au voisinage de leurs sources, et ces sources, on estimait, — car on a longtemps été réduit aux conjectures, — qu’elles devaient se trouver, pour les uns, près de la frontière anglaise, dans la région d’où sort le fleuve indien, le Brahmapoutra ; pour les autres, par-delà la frontière chinoise, dans le Thibet, peut-être même dans le Yunnan, ou encore au nord du Szu-Chuen. Si cela était, il devenait évident que ceux qui posséderaient et ces rivages si proches du Bengale et ces fleuves, grandes routes de l’Inde ou de la Chine, pourraient, ou inquiéter les Anglais dans leurs possessions de l’Inde, ou s’assurer un chemin privilégié, — le plus court et le plus facile, on le croyait alors, — vers les belles provinces méridionales du Céleste-Empire, dont l’Europe n’a que depuis peu soupçonné l’importance, mais que l’Angleterre a dès longtemps convoitées pour son commerce.

Si l’on y joint que la Birmanie est riche en ressources de toutes sortes : coton, bois de teck, pierres précieuses, gisemens miniers, et que le riz du delta est une des réserves de l’extrême Orient ; qu’elle faisait, bien avant le XVe siècle, le commerce avec toute l’Asie méridionale et la Malaisie ; qu’elle possédait jusqu’en Europe, grâce aux récits des voyageurs, une réputation exagérée de richesse, qu’enfin elle prétendait contre une foule de tribus des droits contestables, assurément, mais qui, dévolus à une grande puissance, pourraient devenir incontestés, on comprend que l’Angleterre dût souhaiter de s’emparer de la Birmanie.

Deux raisons toutefois la firent longtemps hésiter. La Birmanie avait, même auprès des nations européennes, une réputation