Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/551

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ceux dont j’ai connu les difficultés, les lenteurs et les dangers lorsque, dans ma jeunesse, j’ai parcouru la Grèce, que l’ingénieur n’avait pas encore commence à transformer. Cependant, aussi bien dans la première moitié de ce siècle que dans l’antiquité, on eût malaisément, croyons-nous, trouvé, en dehors même de la classe, déjà très nombreuse par elle-même, des marins de profession, un Grec adulte qui n’eût pas, une fois au moins dans sa vie, quitté son village ou sa ville natale pour des raisons de guerre ou de commerce, de plaisir ou de piété. Ces deux derniers ordres de motifs se confondaient dans la pratique ; le désir de consulter un oracle en renom ou d’assister aux fêtes qui se célébraient en l’honneur des grands dieux nationaux mettait en mouvement, chaque année, des milliers de Grecs, dont beaucoup venaient de très loin, de la Chersonèse taurique et des rives africaines, de la Sicile et de l’Italie, de la Gaule même et de l’Espagne. Ces fêtes tenaient dans la vie des Grecs une place dont nous avons peine à nous faire une idée, nous qui, dans notre monde vieilli et encombré, sommes si durement asservis à la tyrannie du devoir professionnel et au souci des affaires. On devine ce que ces hommes se disaient, pendant les courtes heures qu’ils avaient à passer ensemble, tout ce qu’ils avaient à se raconter et à s’apprendre les uns aux autres. C’étaient, entre parens et amis qui se retrouvaient après de longues séparations, entre étrangers que le hasard rapprochait dans le même gîte ou autour d’un même autel, des questions sans fin, des réponses avidement écoutées, de piquans récits que coupaient les exclamations des auditeurs émerveillés. Imagine-t-on quelque chose de mieux fait que ces déplacemens et ces rencontres pour éveiller l’intelligence et la tenir en haleine, comme aussi pour prévenir l’atteinte que la dispersion et l’éloignement risquaient de porter, avec le temps, à l’unité du génie national ? Les Grecs de l’Hellade renouvelaient et accroissaient leur provision de connaissances et d’idées dans la conversation de ceux de leurs frères qui, semblables à Ulysse, « avaient vu les villes et connu la pensée de beaucoup d’hommes. » Quant aux citoyens des colonies les plus lointaines, à ceux aussi qui vivaient, par petits groupes, au milieu des barbares (il y en avait jusque dans l’oasis d’Ammon, en plein Sahara), quand ils avaient pris part aux solennités quinquennales d’Athènes, de Delphes ou d’Olympe, ils repartaient plus Grecs, plus Grecs de sentimens et de pensée, de mœurs et de langue ; comme ce géant dont parlait une de leurs fables, ils avaient repris des forces en touchant une fois de plus le sein maternel de cette terre dont ils étaient les fils.

La Grèce était ainsi tout à la fois concentrée et diffuse,