Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/552

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


concentrée dans l’Hellade, diffuse et multiple à la périphérie. Ce grand corps avait sa circulation interne ; le sang s’y répandait jusqu’aux extrémités, et des membres il revenait au cœur, pour s’y purifier et pour s’y charger à nouveau des élémens nourriciers qui faisaient la vie et l’originalité de la race, qui lui donnaient son énergie supérieure ; il avait la mobilité de ce flot marin qui, après avoir semé les colons grecs sur tous les rivages de la Méditerranée, les ramenait sans cesse vers la patrie première dont ils ne voulaient pas oublier le chemin. Cette mer à qui les Grecs devaient ainsi le privilège de continuer à former une nation malgré les cloisons et les distances qui les séparaient, c’est elle aussi qui, jadis, lorsqu’ils n’étaient encore que des enfans et presque des sauvages, leur avait apporté de l’Orient les germes de la civilisation ; c’est par elle qu’ils avaient reçu l’image et les rites de divinités dont le culte devait rapprocher les hommes et les rendre plus sociables, l’écriture, les métaux, les procédés et les instrumens des principaux métiers. La mer, et la mer seule, avait mis les tribus grecques en rapport avec les grands empires de l’Afrique et de l’Asie antérieure ; or c’était là, pour un peuple jeune et faible encore, la condition la plus favorable au regard de l’étranger. Les relations qui s’établissent par cette voie sont suggestives ; elles ne sont pas oppressives. La mer permet des visites, des visites fréquentes et prolongées ; elle se prête mal à des tentatives d’invasion. Le péril était d’autant moindre que, par bonheur, l’Egypte ne devint jamais une puissance maritime ; quant à la Chaldée et à l’Assyrie, elles n’étendirent pas leur domination, au moins d’une manière permanente, jusqu’aux rivages de la Méditerranée. Pour ce qui est des Phéniciens, c’étaient des cliens et non des sujets qu’ils cherchaient en Europe ; si d’autres ambitions leur viennent, ce sera sur le tard, et en Occident. Seul l’empire perse lancera contre la Grèce des flottes de guerre armées pour la conquête ; mais, lorsqu’éclatera cette menace, la Grèce, déjà adulte, sera en mesure d’opposer à Xerxès une flotte que commandera Thémistocle.


II

Ainsi couverte par la mer sur trois de ses faces, la péninsule hellénique est pourvue de merveilleuses défenses naturelles, du seul côté où elle tienne au continent. Il y a d’abord la chaîne de l’Hémus ou des Balkans, qui barre tout l’espace compris entre la mer et les Alpes illyriennes. C’était moins là une sorte d’ouvrage avancé, — l’hellénisme n’a jamais poussé, dans l’antiquité, ses avant-postes si loin vers le nord, — qu’un épais et large écran qui