Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/573

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que toutes ces clauses dites accessoires, mais pour nous, comme on le verra plus loin, capitales, allaient tomber avec les traités de commerce. Ils n’avaient pas prévu que « l’indépendance économique » dût aller jusqu’à cette rupture de tous les liens entre notre nation et le reste du globe.

Ils se préoccupaient bien vaguement de notre exportation. Ils se rendaient quelque compte que les 2 milliards d’objets manufacturés, qui constituent la plus forte part de notre exportation annuelle, représentent des intérêts respectables, et que le milliard et demi de produits agricoles et de denrées diverses, que nous écoulons en outre sur les marchés étrangers, ne devaient pas être sacrifiés légèrement aux passions protectionnistes. Aussi avaient-ils stipulé l’immunité de droits pour les principales matières premières : la laine, la soie, les peaux, etc. Convient-il de les louer d’une prévoyance aussi naturelle ?

Ce qui leur échappait, ce sont, dans l’état présent du monde, plus qu’à aucune époque du passé, les raisons qui rendent salutaire l’interdépendance économique des nations. Ces deux grands peuples, à des points de vue si divers, les États-Unis d’Amérique et l’Allemagne, ne s’y étaient pas mépris et n’avaient pas été longtemps la dupe du sophisme de « l’indépendance économique. »

Le premier bienfait d’une politique économique libérale et d’un marché très étendu, c’est de favoriser le développement de la division du travail. Or, cette division portée au plus haut degré est la condition indispensable du progrès industriel. La production scientifiquement organisée ne peut s’accommoder, pour les produits communs du moins, que de vastes ateliers, qui permettent une spécialisation très minutieuse et un engrenage très rigide des opérations. Pour justifier des installations tout à fait modernes, des agencemens compliqués, mais par cette raison même très économiques, il faut une clientèle singulièrement étendue. Si l’on ne travaille que pour un territoire chétif, pour un district ou une banlieue, on est condamné à un outillage imparfait.

Qu’on ne s’y méprenne pas, à l’heure actuelle, un territoire de 540,000 kilomètres carrés, comme celui de l’Allemagne, de 528,000 kilomètres carrés, comme celui de la France, c’est, au point de vue des applications scientifiques à l’industrie et de la conduite méthodique des opérations manufacturières, un territoire chétif, un district, une banlieue. Il n’est pas possible d’organiser, en vue d’un espace aussi restreint, une production vraiment perfectionnée et progressive. Les conditions morales, d’ailleurs, ne s’y prêtent pas mieux que les conditions matérielles. Sur ces petits espaces, la concurrence ne peut jamais être assez éveillée et assez active. Dans la plupart des branches d’industrie, deux ou trois