Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/574

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grandes maisons ont une prédominance incontestée et dominent presque absolument le marché ; même pour les industries vulgaires, dix ou douze maisons puissantes acquièrent une prédominance considérable. Rien ne leur est plus aisé que de se concerter, et l’intérêt commun les y amène. On arrive alors à la constitution de ces syndicats de producteurs et de vendeurs, à ces corners, comme disent les Américains, à ces cartels, comme s’expriment les Allemands, qui non-seulement exploitent les consommateurs, les traitant en serfs, mais encore, par la sécurité qu’ils donnent aux maisons associées, étouffent ou endorment l’esprit de perfectionnement.

On ne saurait trop le répéter aux badauds qui l’ignorent, c’est un pauvre marché, qu’un marché de 52 ou 53 millions d’âmes, comme celui de l’Allemagne, ou de 38 millions d’âmes comme celui de la France. Si l’on réduit l’horizon de l’industrie aux besoins d’une aussi faible population, on empêche les usines de pousser la division du travail au degré que permettraient les connaissances scientifiques et les bonnes méthodes industrielles. Le rêve d’une organisation économique, autonome et isolée est d’autant plus chimérique que le pays est plus étroit comme surface, la population moins nombreuse et moins prolifique.

On comprend à la rigueur que des empires gigantesques, comme les États-Unis d’Amérique, qui occupent 9,212,270 kilomètres carrés de territoire, 18 fois environ la superficie de la France, ou comme la Russie qui détient 22,430,000 kilomètres carrés, plus de 43 fois le territoire français, aient caressé cette chimère de l’autonomie économique nationale. La première de ces puissances avec ses 63 ou 64 millions d’habitans, où l’élément adulte, grâce à l’immigration, constitue une proportion beaucoup plus importante que dans les vieux pays, la seconde avec ses 115 millions d’âmes, l’une et l’autre en présence d’une augmentation annuelle rapide de la population, ont quelques excuses pour avoir entretenu ou pour entretenir cette chimère d’un développement économique qui devrait peu de chose au monde environnant. La variété même des climats et, par conséquent, des productions naturelles, des aptitudes humaines, que comportent des espaces aussi infinis, pouvait faire croire à ces colosses qu’ils avaient sur leur sol même tous les élémens de prospérité et de progrès : ne trouve-t-on pas chez eux des terres aptes à tous les produits, des sous-sols abondant en toutes les ressources industrielles : la houille, le 1er, le pétrole, le cuivre, l’or même et l’argent, à côté du lin, du chanvre, de la laine, du coton, du blé, du bétail, de la vigne, etc. ? Que le Yankee et le Moscovite, avec leur infatuation d’adolescens robustes et ambitieux, se soient grisés en considérant l’immensité et la