Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/576

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rayonnement au dehors, qui ont une vocation historique, des dispositions innées et naturelles, pour un rôle d’expansion. Telle est la France ; ses idées, ses produits intellectuels, comme ses produits matériels, ont toujours débordé son territoire. Ses industries ont la même direction, une tendance cosmopolite ; sa clientèle aussi bien mercantile qu’artistique ou littéraire a toujours été universelle. La France a tiré non-seulement honneur, mais profit, de ce rôle civilisateur. Ce n’est pas seulement de la gloire, ce sont des millions et des dizaines de millions chaque année que lui rapportent ses seuls échanges intellectuels, si j’ose ainsi parler, avec l’étranger, à savoir l’écoulement des œuvres de l’esprit, sous la forme de littérature et d’art. Toute sa production intérieure en est heureusement influencée : le goût des choses françaises de toute nature s’en accroît au dehors ; les produits matériels suivent la voie ouverte par les produits intellectuels. On peut dire que toute l’économie intérieure de la France profite de son renom à l’étranger ; tel ouvrier qui, dans une filature ou dans un tissage, dans une mine ou dans un haut-fourneau, gagnerait péniblement de 3 francs à 5 francs par jour, s’en fait allègrement 7, 8 ou 10 en gravant, en décorant, en ornementant, en donnant le précieux cachet français à des objets que nous exportons ; l’agriculture nationale, les industries nationales, par les consommations de cet ouvrier bien rémunéré, bénéficient de tout cet écart entre les 7, 8 ou 10 francs que lui paient les acheteurs étrangers et les 3,4 ou 5 francs qu’il eût acquis par une besogne vulgaire pour le débouché intérieur. Certes, il est désirable de développer les hauts-fourneaux, les filatures ou les tissages, et nous n’y renonçons pas : le goût français, entretenu par tant d’industries d’art, la précision de la main française, nous ont valu une supériorité même pour certains produits métallurgiques ou métalliques perfectionnés, et à coup sûr pour tous les tissages d’étoffes, non-seulement riches, mais simplement soignées. Convient-il d’abandonner ou de compromettre tant de dons, en partie naturels, en partie acquis, d’exposer à des représailles tant de produits finis et précieux qui ont toujours joué un si grand rôle dans notre production nationale ? Devons-nous attirer sur ces richesses fragiles la colère des étrangers, nos cliens ? Pouvons-nous, le cœur léger, inaugurer un régime qui, à l’intérieur, élèverait tous leurs prix de revient, et à l’extérieur, les laisserait sans garantie ? La contrefaçon étrangère nous guette, presque dans tous les domaines où nous excellons ; en elle-même, elle est impuissante ou ne peut nous dérober que la partie la moins lucrative de notre clientèle qui grandit toujours ; elle espère beaucoup des droits différentiels et des rancunes que peut provoquer notre nouveau régime douanier.