Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/613

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bien déduit, ingénieux, et de nature à expliquer un assez grand nombre de faits. — Il y a là ensuite une application curieuse, et la plus frappante peut-être des « principes, » si l’on peut ainsi parler, de Stendhal. Volupté et violence, ce sont toujours ses deux pensées dirigeantes. S’il a tant détesté les Français, c’est que la sociabilité, et ce qui s’ensuit, et ce qu’elle impose, c’est à savoir les convenances, sont les plus forts ennemis et de la violence et de la volupté. De tous les moyens que les hommes ont inventés pour combattre le « naturel » si cher à Stendhal, l’orgueil est un des meilleurs, la raison pratique est un des meilleurs ; mais il n’y en a pas de plus victorieux peut-être, en dehors des religions, que la sociabilité devenue un culte, que le souci d’agir conformément à l’opinion générale, que la conviction presque religieuse, superstitieuse, si vous voulez, que c’est tout le monde qui a raison. Qu’il y ait à cette tendance de grands inconvéniens, comme à toutes choses, il est clair ; mais si la société a été inventée pour sortir de l’état de nature, la sociabilité poussée jusqu’au sentiment qu’il faut penser en commun pour bien penser, est certainement le plus sûr moyen de n’y pas rentrer. Or, avec son « naturel, » sa « bonhomie, » sa « candeur, » surtout avec son goût pour la volupté et la violence, c’est tout simplement l’état de nature que Stendhal rêve toujours. — Enfin il y a dans cette théorie, et surtout dans l’insistance amère que met Stendhal à l’étaler à tout propos, l’exemple le plus fort de ce que j’ai appelé l’imperméabilité de Stendhal, et surtout du soin constant qu’il mettait à se montrer imperméable. Notre patrie c’est notre famille agrandie. D’instinct, Stendhal est récalcitrant à la France, comme il l’a été à sa famille, et il serait désolé que l’on pût le soupçonner d’avoir subi l’influence du sol, d’avoir pris l’air de la maison. Ce n’est pas lui qui tombera dans le ridicule qu’ont les Français de ne rien trouver plus beau que leur patrie. Ce ridicule existe, en effet ; mais on peut dire que Stendhal a mis trop de coquetterie à s’en garantir, et que cette coquetterie a fini par devenir une passion, elle aussi, un peu ridicule.

On ne peut pas être toujours négatif, et il faut bien finir par affirmer et approuver quelque chose, ne fût-ce que par surcroît d’opposition à ce qu’on repousse. Stendhal a choisi pour l’aimer un peuple qui lui semblait s’éloigner le plus possible de la raison froide, de la raison pratique et de la raison des convenances. Il a adoré les Italiens. L’Italie est pour lui ce « pays de l’amour et de la haine » qu’il semble avoir cherché partout comme sa patrie d’élection. C’est le pays des passions fortes. « La plante humaine y naît plus forte qu’ailleurs. » On y aime véhémentement, et on y tue par amour cordialement. C’est plein de Lafargues. C’est le plus