Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/672

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car il n’y a pas de danger que l’inspecteur se dérange. Non, il n’a pas coutume de quitter le logis à l’aube, et on le sait bien. Il manquerait aux habitudes les plus sacrées s’il sortait de chez lui avant l’absorption du breakfast matinal. Au surplus, il est l’ennemi et n’a pas plus tôt paru dans un quartier que sa présence y est révélée. Rues, impasses, allées, culs-de-sac tortueux qui y aboutissent, sont sillonnés d’invisibles émissaires, et la nouvelle y circule avec autant de rapidité que si l’éveil était donné au bruit de la trompe et du tambour.

La société générale des tailleurs de Londres s’est émue de la situation. La concurrence que lui font les sweaters est terrible, et dans la lutte qu’elle soutient contre eux, l’avantage reste à ceux-ci, maîtres incontestés du cours des salaires. Elle s’est efforcée d’organiser une propagande en sa faveur et à cet effet elle a établi, au cœur de l’East end, une agence chargée de racoler des affiliés et de ramener les égarés dans le, giron de l’association. La tentative n’a pas été couronnée de succès ; à peine a-t-on réussi à en détacher quelques centaines dont les immigrés de la veille ont rapidement pris la place. En attendant des jours meilleurs, elle se prête à toutes les enquêtes, répond avec empressement aux interrogatoires administratifs. Il y a peu de temps, elle mettait à la disposition du représentant du Board of trade deux hommes connaissant à fond l’est de Londres et les drames obscurs qui s’y déroulent, car ils y avaient eux-mêmes souffert la mauvaise fortune. L’expédition se mit en campagne, visita autant d’ateliers qu’elle voulut et ne recueillit, de tous les côtés, que des renseignemens laconiques et mensongers. Questionnés sur le taux auquel ils rétribuaient la main-d’œuvre, les adroits compères faisaient des réponses si manifestement inexactes que leurs anciennes victimes, passées dans l’autre camp, pouffaient de rire, très amusées. C’étaient des six et des sept schellings par jour qu’ils payaient à leurs ouvriers. Par exemple, il ne fallait pas demander à voir leurs livres ; on ne se heurtait pas à un refus, non, c’était tout simplement qu’ils n’en avaient pas, étant trop pauvres pour tenir une comptabilité régulière. D’autres ouvraient à peine la bouche, s’expliquaient par monosyllabes, alléguaient un travail pressé, montraient la porte ou à peu près. Bref, on revint bredouille, mais on pouvait aisément s’en consoler. L’accueil qu’avait rencontré la commission en disait assez pour qu’on devinât ce qu’on avait essayé d’approfondir.

La position prépondérante qu’ont acquise ces individus, comment ne la conserveraient-ils pas longtemps encore ? L’ouvrier tailleur du West end demande jusqu’à dix schellings pour une journée qui ne dépasse guère huit heures. Sans doute, il est plus habile