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Le passage du Niémen


II. ARRIVÉE A WILNA. DERNIÈRE NÉGOCIATION [1]


I

Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille hommes, à quinze lieues du fleuve, aux environs de Wilna, l’empereur Alexandre assistait à un bal. L’imminence des hostilités n’avait point interrompu autour du tsar la vie de représentation et de plaisirs, qui semblait alors l’accompagnement nécessaire d’une cour, en quelque position qu’elle fût. Depuis son établissement à Wilna, Alexandre trouvait le temps, au milieu de travaux et de soucis incessans, de visiter les châteaux du voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une simplicité charmante, par des conversations pleines d’enjouement, où son esprit vif et fin brillait d’un éclat doux. On le voyait poli avec tout le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à parcourir incognito les campagnes, à s’asseoir au foyer des humbles, à les faire causer, à ne se révéler qu’en partant, par quelque munificence qui laissait derrière lui la fortune, et de toutes parts circulaient sur son compte des anecdotes où il apparaissait sous les traits d’un calife bienfaisant, d’un génie familier. La politique n’était pas étrangère à ces attentions, qui s’adressaient spécialement aux Polonais de Lithuanie : en témoignant pour cette partie de ses sujets d’une

  1. Voyez la Revue du 1er juillet 1894.