Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/30

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M. d’Arneth n’a dû trouver aucun indice, puisqu’il n’a pas cru devoir la faire. Mais toujours est-il que le chancelier d’Etat aurait su dans quel état sa dépêche allait trouver la cour de France, que l’événement n’aurait pas mieux tourné à son gré.

Quand le courrier arriva, en effet, tout était en rumeur à Versailles, et Stahremberg, avec beaucoup de décision et de coup d’œil, comprit que, la face des choses étant changée, il n’avait aucun compte à tenir de l’instruction qu’il recevait. Mettant résolument sa dépêche dans sa poche, il alla chercher tout droit Rouillé, qu’il était sûr de trouver (c’était mardi, jour de l’audience diplomatique), et il eut la bonne fortune de le rencontrer en compagnie de Séchelles, le contrôleur général, confident comme lui de la négociation secrète.

Il leur déclara très nettement qu’après ce qu’il venait d’apprendre, il n’avait plus ni à exécuter les ordres qu’il avait pu recevoir, ni, si on s’en tenait au plan en discussion, à en attendre ou en demander de nouveaux. Sa cour ne pourrait manquer de considérer la convention anglo-prussienne comme principalement dirigée contre elle. C’était l’ambition insatiable du roi de Prusse, qui, ne comptant plus pouvoir se satisfaire avec l’aide de la France, recourait à l’appui de l’Angleterre. Devant une telle provocation, dont le caractère ne pouvait être mis en doute, il devenait impossible d’offrir à la Prusse la reconnaissance et la garantie du fruit de ses attentats passés et de donner ainsi soi-même un encouragement à ses tentatives futures. Ce serait une duperie à laquelle sa souveraine ne consentirait plus. Il restait à la France à voir, si elle était assez satisfaite des égards qu’on lui témoignait pour étendre sa protection sur un allié qui la traitait de la sorte. Que si telle n’était pas son humeur, la seule chose à faire était d’en revenir au premier projet présenté par l’impératrice, le seul qui la mît en garde contre les dangers qui la menaçaient, et comme ce plan n’avait été écarté par la France que parce qu’elle ne voulait pas ajouter foi aux mauvais desseins du roi de Prusse, il ne devait plus soulever les mêmes objections maintenant que toute illusion à cet égard était dissipée.

Cette franche déclaration produisit sur les deux ministres (Stahremberg le constate avec plaisir) une très vive impression. Il est probable que ce qui les troublait surtout, c’était ce marché à la main si hardiment mis, et qui faisait craindre, si on voulait passer outre sans en tenir compte, une rupture immédiate du projet d’alliance auquel Louis XV prenait un intérêt visible et chaque jour croissant. Comment seraient-ils reçus par le roi, s’ils avaient à lui annoncer que tout allait être fini aussi bien avec l’Autriche qu’avec la Prusse, et qu’il fallait se brouiller de nouveau avec