Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/483

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Au cours de cette discussion du budget de la guerre, un député socialiste, M. Pierre Richard, a jugé l’occasion bonne pour faire allusion au voyage de Kiel que doivent faire, dans deux mois, quelques-uns de nos vaisseaux. Le gouvernement allemand a convié toutes les puissances navales de l’Europe à assister à l’inauguration du canal du Nord. Il ne pouvait pas faire autrement que de nous inviter, et nous ne pouvions pas faire autrement que d’accepter. Nous sommes allés plus d’une fois à Berlin, dans les circonstances les plus diverses : pourquoi n’irions-nous pas à Kiel ? Au point de vue des convenances que nous avons à ménager, soit envers les autres, soit envers nous-mêmes, peut-être était-il plus difficile d’aller à Berlin, capitale de la Prusse et de l’Empire, qu’à Kiel, simple port de mer, à une solennité nautique où aucun de nos sentimens ni de nos intérêts ne se trouve particulièrement mis en éveil. Refuser l’invitation qui nous a été courtoisement adressée aurait donc été un acte discourtois que rien n’aurait justifié, ni même expliqué. Nous nous serions mis en quelque sorte en quarantaine au milieu de l’Europe. Le moment aurait été mal choisi pour adopter cette attitude : nous sommes, en effet, à la veille d’envoyer à tous les gouvernemens du monde des invitations à notre Exposition universelle de 1900. Nous en enverrons au gouvernement allemand : ne serait-ce pas une contradiction légèrement ridicule que de lui adresser les nôtres en repoussant les siennes ?

Il y a des obligations internationales, de même que des obligations sociales auxquelles les nations ne peuvent pas plus échapper que les individus. Dans le premier cas, c’est affaire de civilisation, et dans l’autre d’éducation. Les sentimens intimes n’ont rien à faire en pareil cas, ils sont réservés : ce monde serait inhabitable si on les exprimait à tout propos et hors de propos. On voit tous les jours des ennemis vivre très poliment à côté les uns des autres, jusqu’au moment où une circonstance plus forte que leur maîtrise sur eux-mêmes les pousse sur le terrain. Il en est de même des nations et des gouvernemens. Lorsqu’ils sont en guerre, ils pratiquent à l’égard les uns des autres les mœurs violentes de la guerre : c’est bien le moins, lorsqu’ils sont en paix, qu’ils pratiquent les mœurs de la paix. Nous avouons pourtant que cela est plus facile dans les sociétés aristocratiques et militaires que dans les sociétés purement démocratiques. Le peuple ne comprend bien que les gestes extérieurs, qui parlent à son imagination et par là à son esprit. Il a peine à admettre que certaines attitudes n’expriment pas et ne finissent pas par déterminer la manière de penser et de sentir ; il s’en offense ou s’en irrite, et c’est ce qui rend parfois les rapports internationaux plus difficiles. Nous avons eu chez nous des momens où une effervescence artificielle rendait cette difficulté encore plus apparente, et c’est peut-être pour ce motif que les journaux étrangers attendaient avec une curiosité non