Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/622

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sabre qui jolie des éclairs, mais la lorgnette du touriste ou de l’abonné de l’Opéra. Ils ne brandissaient pas de drapeaux, comme Bonaparte à Arcole. Immobiles, dans les bastions, à la musique des balles, ils attendaient le danger froidement, sans excitation du corps ni de l’esprit, comme un médecin au lit d’un cholérique.

Si l’on veut mesurer exactement la différence d’impression que les misères de la guerre font sur un artiste de notre temps et celle qu’elles éveillaient chez un artiste du temps de Napoléon, il faut comparer ceux-ci non pas traitant des sujets différens d’après des données diverses, mais traitant le même sujet, munis des mêmes renseignemens. On se rappelle peut-être le Maréchal Lannes à Essling, de M. Bouligny, exposé au Salon de 1894. Quatre-vingt-quatre ans auparavant, en 1810, le Salon contenait aussi les Derniers momens du duc de Montebello, par Bourgeois, et ce tableau a été gravé dans les Victoires et Conquêtes. Il y a de grandes analogies entre les deux. Napoléon entouré de sa garde est descendu de cheval et se jette sur son ami en lui prenant la main. Dans les deux, Lannes est représenté couché sur un brancard, le corps de trois quarts, la tête de profil, tournée à notre droite, vers l’Empereur. Mais dans le tableau de Bourgeois, il n’y a qu’un blessé, et encore parce que le peintre ne pouvait faire autrement : c’est le maréchal Lannes. Dans celui de M. Boutigny, en 1894, il y en a sept. Chez Bourgeois, la scène se passe en plein champ, au milieu des soldats, avec une éclaircie sur la bataille. La garde entoure le groupe formé par Lannes, ses porteurs et Napoléon. Les chevaux caracolent, les plumets jaillissent, les fumées tourbillonnent, les aigles impériales planent, les cheveux des têtes découvertes flottent en boucles au vent des batailles : c’est l’action à peine interrompue, c’est une halte humanitaire et l’occasion de gestes de sensibilité, dans une charge héroïque. Regardez le héros lui-même. Est-il blessé ? On ne le voit guère. Sa main droite gantée tient encore son épée nue ; sa main gauche place la main de l’Empereur sur sa poitrine découverte. La jambe emportée est dissimulée sous un large manteau. Larrey est là, en grand uniforme, fouillant dans une cassette, mais on ne voit point ce qu’il en retirera. En 1894, au contraire, la scène est vue dans une triste cour de ferme, aux bâtimens vermoulus, aux carreaux brisés, loin de tout spectacle entraînant. Çà et là, des blessés qui souffrent. Le maréchal est étendu sans geste théâtral ; sa jambe mutilée, enveloppée de linges, est la chose que le spectateur voit tout d’abord et avec un profond sentiment de répugnance. Les instrumens de chirurgie sont au premier plan : un bassin plein de sang y est aussi et Larrey, revêtu du tablier qui lui a servi pendant l’opération, semble encore