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entre Iéna et Weimar entretient un échange presque régulier de chefs-d’œuvre, produits avec une égale abondance, jaillis en même temps de ces deux génies qu’anime la plus noble émulation, que soutient la meilleure amitié. Mais ensuite, la veine de Gœthe paraît épuisée de nouveau. Il ne s’intéresse plus qu’aux œuvres de son ami. Pendant que celui-ci donne Wallenstein, — Marie Stuart, — Jeanne d’Arc, — Turandot, — la Fiancée de Messine, — Guillaume Tell, — il tâtonne à chercher un sujet épique, commence une Achilléide qu’il n’achèvera pas, reprend Faust et l’abandonne, ne mène à bonne fin que sa Fille naturelle, — une de ces pièces d’ordre inférieur, qui ne portent point sa marque, — et s’amuse à poursuivre ses recherches scientifiques. Après la mort de Schiller, il ne pense d’abord qu’à terminer l’œuvre inachevée de son ami, Demetrius. Puis, des soucis et des dérangemens l’absorbent : la campagne de Prusse, l’entrée des Français à Weimar, son mariage, les embarras de Charles- Auguste, les affaires confuses de l’Etat. Après le départ de Napoléon, celles-ci risquent de devenir absorbantes, car il ne s’agit de rien moins que de changer la constitution du duché : Gœthe en abandonne le soin à Christian de Voigt, et obtient une nouvelle réduction de son activité officielle. Il ne sera plus désormais qu’une sorte de ministre de l’instruction publique sans portefeuille, régnant de haut sur la bibliothèque et les collections artistiques de Weimar, sur l’Institut lithographique et l’école de dessin d’Eisenach, sur l’université d’Iéna et ses dépendances. Ces loisirs lui préparent un beau regain d’activité.

Il semble que ce soit un nouvel incident de sa vie sentimentale qui ait donné à son génie l’impulsion nécessaire : plus tard, en effet, lorsqu’il parlait des Affinités électives qui en marquent le nouvel élan, il se plaisait à dire qu’il n’y avait pas dans ce roman une ligne qui ne fût un moment de sa vie [1]. Par malheur, l’épisode auquel il se rattache est moins connu que les autres « aventures » du même genre, et l’on n’en peut point pénétrer tout le secret.

Gœthe voyait souvent à Iéna le libraire Frommann. Cet excellent homme avait recueilli et élevé une petite fille du nom

  1. Entretiens avec Eckermann, 9 février 1829. Une année après (17 février 1830), il répète au même confident : « Elles ne renferment pas une ligne qui ne soit un souvenir de ma propre vie, mais il n’y a pas une ligne qui en soit une reproduction exacte. »