Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/357

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Lafayette a écrit dans son beau roman, dont Nemours est le héros : « Parmi les dames auxquelles il s'adressait, bien peu pouvaient se vanter de lui avoir résisté. » Françoise de Rohan ne se vantait de rien, et réclamait au contraire, pour son fils les droits donnés par une naissance qui éclatait à tous les yeux ; pour elle, conséquence nécessaire, le titre de duchesse de Nemours, promis avec tendres sermens et promesses qu'on ne niait pas. Le procès dura longtemps. Pendant que Françoise de Rohan faisait retentir la cour de ses revendications et de ses plaintes, le duc de Nemours épousait Anne de Ferrare, veuve du duc de Guise, petite-fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, petite-fille aussi de Lucrèce Borgia ; elle avait, outre son mariage publiquement et régulièrement célébré, des droits égaux à ceux de Françoise de Rohan : le plus jeune fils du duc de Guise ressemblait au duc de Nemours.

L'enfant qui naquit après le second mariage de la duchesse lui ressemblait moins, s'il faut en croire un pamphlet du temps. Anne de Ferrare a toujours été maltraitée, déchirée, calomniée sans doute, par les protestans. Le célèbre pamphlet dont il ne reste qu'un seul exemplaire, tant on amis de rage à le détruire, le Tigre, est en partie dirigé contre elle. Le souvenir de sa grand'mère, Lucrèce Borgia, n'y est pas rappelé ; c'est la preuve qu'il n'aurait produit aucun effet. La haine n'oublie rien. Mme Lucrèce, sans passer pour une sainte, avait conservé bonne renommée. C'était la meilleure de sa famille. Notre siècle l'a diffamée au delà de toute justice.

Brantôme songeait peut-être à Françoise de Rohan et à Anne de Ferrare, quand il a écrit :

« J'ai connu deux fort grandes dames, des belles du monde, qui l'ont bien aimé, et qui ont brûlé à feu découvert que les cendres de discrétion ne pouvaient tant couvrir qu'il ne parût… Pour en aimer une et lui être trop fidèle, il ne voulut aimer l'autre, qui pourtant l'aimait toujours. »

Les amis de Françoise de Rohan affectaient de la nommer duchesse de Nemours ; c'était le titre qu'elle réclamait de la justice royale. Charles IX et Henri III, tous deux très favorables à leur cousine, avaient successivement voulu appeler son procès à leur conseil privé, où le bon plaisir tempérait souvent la rigueur de la loi, sans pouvoir cependant annuler un mariage régulier et irréprochable.