Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/152

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France touche au moment d’être plongée dans une situation plus alarmante que lorsque l’ennemi menaçait ses frontières. »

On avait entrevu l’invasion, la Terreur ; le danger, l’horreur furent tels que le Directoire ne s’en releva pas. Le cauchemar écarté, tous s’accordèrent à reprocher au Directoire d’avoir attiré le péril, personne ne lui sut gré de la victoire. « On criait : Vive la République ! vivent nos braves armées ! rapporte une note de police. Chacun désirait encore plus particulièrement la paix pour la fin de la campagne, en manifestant le désir de voir le commerce reprendre son ancienne splendeur. » Car on avait encore, on eut jusqu’en 1812 l’illusion que « la campagne finirait », et que les Anglais capituleraient. Et on appelait d’autant plus avidement cette paix que, malgré l’administration désastreuse du Directoire, la France, grâce à la fertilité de sa terre, à son labeur, à l’économie de ses habitans, se sentait en état d’en profiter. Les récoltes avaient été bonnes, durant les dernières années, et le pain s’était vendu cher. Toute la jeunesse valide était aux armées, la main-d’œuvre augmentait dans les campagnes. Les impôts ne frappant que les ci-devant riches, désormais ruinés, le Trésor était vide ; mais le paysan, qui criait misère, ne payait pas les taxes, ou les payait dérisoirement, en papier. Il refusait d’acquitter ses fermages, ses dettes mêmes, et ce refus opposé à des parens d’émigrés passait pour patriotique. Il « mettait de côté », et sous la forme la plus sure, en achetant à vil prix, en payant en assignats, les biens nationaux, et, la terre ainsi acquise, il la cultivait avec amour, prêt à la défendre avec férocité. L’argent pouvait être pris par les agens du fisc, par les chauffeurs ; mais la possession de la terre, liée à l’existence même de l’Etat, associait le paysan à la fortune de la République ; elle faisait de l’Etat le garant de la fortune du paysan. Dans les villes, faute de commerce, on avait l’agio. Les financiers adroits, qui avaient accaparé l’or, réclamaient la paix qui leur permettrait de consolider leurs bénéfices, d’employer leur capital avec plus de sécurité que dans la spéculation des fournitures de guerre, de le placer avec plus de sécurité que dans des créances usuraires sur les caisses banqueroutières de l’Etat. Nul n’admettait un retour au passé, qui aurait supprimé l’égalité, dépouillé le citoyen de ses biens, arrêté toutes les espérances de travail et de bien-être. Mais si on s’attachait de plus en plus à la Révolution, dans son œuvre de liberté civile, dans ses réalités, si l’on avait hâte d’en jouir, on se détachait de plus en