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LE
RÉGIME DE LA GRANDE PROPRIÉTÉ
DANS LES CALABRES

Lorsqu’on parcourt, entre Tarente et Catanzaro, les rivages malsains et déserts qu’encadrent les deux saillies de la péninsule italienne, on a sous les yeux des tristesses étranges : elles projettent une sorte de voile qui pèse sur le voyageur, tamise l’éclat opulent du soleil, offusque le bleu lucide du ciel. Ni les stériles étendues de la campagne romaine, peuplées de cette poésie qu’y parsèment nos propres souvenirs, ni les croupes de la Basilicate, dénudées d’arbres et d’habitans, n’infligent une pareille impression. Sur cette bande de littoral, la pensée grecque et le commerce grec maintinrent longtemps leurs entrepôts : ils s’appelaient Métaponte, Sibaris, Cotrone ; aujourd’hui Cotrone n’est plus qu’une sous-préfecture de Calabre, Métaponte un hameau, Sibaris une gare. Des stations, de distance en distance, indiquent le lointain voisinage de quelques villages habités : elles s’abritent et s’effacent à l’ombre d’une douzaine d’eucalyptus qui, tout grêles, tout fiévreux, font trembloter leurs cimes, sentinelles infidèles contre la malaria ; le jardinet dont s’égaie, chez nous, l’âme d’un chef de gare est remplacé là-bas par une végétation pharmaceutique. Le long de la voie ferrée, des feux de paille achèvent de brûler ; ils secouent les langueurs perfides de l’atmosphère et mettent en déroute l’obsédante farandole des moustiques. La terre est perpétuellement mouillée ; elle a des exsudations qui la fendillent ; les crevasses, s’entre-coupant, donnent à cette boue l’aspect d’une