Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/87

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mosaïque ; et des plantes aquatiques glissent leurs joncs à travers les interstices, comme pour attester la licencieuse maîtrise de l’eau sur le sol. Une série de torrens dévalent des hauteurs ; tout capricieux qu’ils soient, ils entretiennent, aux approches de leurs embouchures, un fouillis de vie ; on se croirait alors transporté dans une terre encore vierge, parmi les énergies et les lacunes de la nature primitive ; lauriers-roses, myrtes et lentisques, s’offrent voluptueusement aux caresses du soleil, et, sous l’excitation de la canicule, ces caresses sont effrontées. Il faut chercher l’homme pour le trouver, il le faut deviner pour l’apercevoir : au loin, quelques formes humaines s’enfoncent dans la boue, quelques chaumières en émergent ; ce sont les éclaireurs et les avant-postes d’une nouvelle conquête agricole, qui tantôt avance, tantôt recule, le plus souvent stationne, dans ces terres perdues depuis plus de vingt siècles. Sur l’emplacement où la grande cité de Sibaris goûta jadis la joie de vivre, cette conquête ne s’est point encore risquée : les populations se tiennent blotties tout près des sommets, dans des nids d’aigle que baigne un air plus pur ; et surplombant leurs anciens domaines, surplombées elles-mêmes par les neiges de la Sila, elles convoitent avec anxiété ce sol morbide qui s’étend jusqu’à la mer, cette glèbe qui n’est une enfant prodigue que parce qu’elle fut, deux mille ans durant, une enfant mal élevée. Notre rivière de Nice, elle aussi, marie les montagnes et les vagues, les neiges éternelles et la végétation tropicale ; mais de part et d’autre l’homme s’y rencontre ; ni les Alpes, ni la côte ne l’ont expulsé. Aux séductions antithétiques du paysage s’ajoute, là où fut Sibaris, la valeur d’un résumé d’histoire : l’homme, en ces parages, a battu en retraite, laissant se perpétuer, à travers les âges, la rébellion de la création.

Que si le voyageur fait retraite à son tour, s’il se glisse, fuyard, dans l’intérieur de la Basilicate ou des Calabres, il entend tout de suite résonner la plainte humaine, comme un répons à ses mélancolies ; et cette plainte dénonce, en même temps que l’abandon continu de la région maritime, une terrible crise agricole dans certaines parties de la zone des hautes terres. « C’è più niente, tutto perduto, tutto va via, il n’y a plus rien, tout est perdu, tout coule à la dérive. » C’est sur les lèvres d’un président de comice agraire que je recueillais ces lamentations désespérées. Il avait, avec d’autres de sa ville, souffert sous la royauté bourbonienne, et même retracé, dans un gros livre, leur commun