Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/99

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de dette et de contrainte se sont substituées à toute notion du devoir social, un flot de souffrance circule, s’accroissant et s’appesantissant davantage à mesure qu’il descend. Ces êtres humains qui sont, les uns après les autres, presque malgré eux, les victimes et tout ensemble les agens d’une dureté légale, les esclaves et en même temps les bénéficiaires de la lettre contractuelle, composent tous ensemble, et tous à leur détriment réciproque, une sorte de pyramide, dont la lourdeur écrasante opprime une base qui n’en peut mais : cette base, c’est la terre. Bon gré, mal gré, la terre, épuisant ses énergies naturelles, doit satisfaire, année par année, aux sommations de ses maîtres asservis. Le régime économique, de haut en bas, transforme les hommes en autant d’usuriers : ceux qui sont trop infimes pour avoir, au-dessous d’eux, un prochain à exploiter, ont du moins le sol à piétiner ; c’est le sol, alors, qu’ils maltraitent et tyrannisent. Les âges chrétiens croyaient à la fraternité des hommes, et les mythes païens célébraient la maternité de la terre : l’une et l’autre sont violées.

Vainement chercheriez-vous, entre le paysan de l’intérieur des Calabres et la terre calabraise, cet échange de ménagemens, de coquetteries, de promesses, d’où résultent l’aisance des cultivateurs et la prospérité des cultures. La familiarité, faite d’accoutumance et de gratitude, qui, dans beaucoup de pays, attache l’homme à son lopin, est en passe de se relâcher là-bas, si même jamais elle fut solidement nouée. Riche ou pauvre, seigneur ou gueux, le Calabrais, par l’effet des circonstances historiques, vit éloigné de son domaine. L’histoire nous montre les populations des Calabres toujours guettées par les rôderies de deux ennemis, les brigands et la malaria : de là leur attrait invariable à se grouper en grosses bourgades pour réprimer le frisson de la peur, et à percher ces bourgades sur des éminences pour prévenir le frisson de la fièvre. Aujourd’hui les brigands ont disparu ; mais la fièvre subsiste ; elle est toujours l’ennemie qui met en fuite ; elle impose un surcroît de fatigue aux paysans, qui doivent soir et matin cheminer une ou deux heures entre la terre où ils travaillent et le village où ils donnent. Il en est un certain nombre, pourtant, que les exigences de leur besogne retiennent en rase campagne, sous l’abri précaire de quelques appentis : ils sont là comme des déportés ; la pauvre bête humaine, si odieusement soustraite à toutes les conditions de l’hygiène, devient bientôt une brute. Que les philanthropes, alors, réclament pour ces demi-sauvages, premier