Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/440

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Une première distinction est ici nécessaire. Ce n’est pas en effet du tout avec la démocratie, — ni même avec le « socialisme », — que l’existence et la discipline indispensable à l’existence des armées sont incompatibles, mais bien et uniquement avec l’individualisme et avec l’anarchie. Nous confondons aujourd’hui ce qu’il y a de plus contraire au monde : le collectivisme avec l’anarchie, le socialisme avec l’individualisme, l’aristocratie de la fortune ou de l’intelligence avec la démocratie ; et il est vrai que, depuis vingt-cinq ans, toutes ces doctrines ensemble donnent l’assaut au parlementarisme. Mais si leur coalition pouvait être un jour victorieuse, — et, selon toute apparence, elle le sera, — on la verrait aussitôt se dissoudre, et la dissension naîtrait de la victoire même. Qui ne se rend compte, en effet, que, si le socialisme, dans l’ordre économique, se définit par la « nationalisation des moyens de production » ; dans l’ordre moral, par la croissante extension de ce sentiment de « solidarité » qui engage l’homme à l’homme et qui fait de nous tous les membres d’un même corps ; et enfin, dans l’ordre politique, s’il se définit par l’augmentation du pouvoir de l’état sur la liberté de l’individu, qui ne voit que l’individualisme en est le pire ennemi ? et qu’est-ce que l’anarchie, sinon la forme aiguë de l’individualisme ? Le grand théoricien de l’anarchie, depuis un demi-siècle, ç’a été M. Herbert Spencer, et, — sur les traces d’Auguste Comte, — c’est bien lui qui a dénoncé le « régime militaire » ; encouragé l’humanité de l’avenir à s’y soustraire ; et répandu cette idée dans le monde qu’étant « improductive » entre toutes, la profession militaire n’était parmi nous, en notre temps, dans notre âge de production industrielle et d’activité commerciale, qu’une « survivance » et un témoin de l’ancienne barbarie. Tous les anarchistes se sont naturellement inspirés de ce thème; et, qui sera curieux d’en voir le développement sous la plume d’un « libertaire » n’aura qu’à lire la Psychologie du Militaire professionnel, de M. Hamon, ou, sous la plume d’un « libéral », le livre de M. de Molinari sur la Grandeur et la Décadence de la Guerre. Celui-ci est d’hier.

Mais, dans les principes du socialisme, au contraire, et même du collectivisme, bien loin qu’il y ait rien qui répugne à cette discipline dont les règlemens militaires ont fait, et à bon droit, la « force des armées », s’il y a quelque chose d’excessif, c’est justement la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt social, et c’est la violence des moyens qu’on propose pour assurer cette