Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 148.djvu/103

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secrétariat. Nous avons vu diminuer notre majorité ; nous l’avons vue expirer. Qui nous dit que ce triste spectacle ne se renouvellera pas ? Ah ! qu’il est loin, le temps où le duc de Richelieu ne différait de moi que sur un seul point et mettait toute sa confiance en Laine. Alors, la majorité me donnait une sécurité entière ; aujourd’hui, elle m’inquiète… Puis-je ne pas voir la position de mon fils bien-aimé si différente de ce qu’elle fut ? Et ce qui m’entoure, ceux que je vois depuis le matin jusqu’au soir, sur qui, excepté le Duc d’Angoulême, puis-je arrêter mes regards avec confiance ? » Toute cette lettre n’est qu’une longue plainte en laquelle éclatent tout à la fois les inquiétudes du Roi, les angoisses du « père » et les déceptions d’un cœur qui se sent de plus en plus méconnu par sa famille, trahi par ses amis… Cet état d’âme s’aggrava encore lorsque, à l’altitude du corps diplomatique, à celle de Pozzo di Borgo surtout, Louis XVIII put comprendre que les gouvernemens alliés n’approuvaient pas la nomination des soixante pairs, trouvaient « le remède pire que le mal », et considéraient qu’en prenant parti contre les ultra-royalistes avec tant de résolution et de vivacité, le cabinet faisait la part trop belle aux révolutionnaires, qui partout en Europe redoublaient d’audace.

Dans la société aristocratique de Paris, l’ordonnance du 6 mars avait été vivement critiquée. Là, presque tout était à l’image du Comte d’Artois et les cœurs pour la plupart battaient à l’unisson du sien. Aussi, l’irritation contre le ministère, et partant contre le Roi, s’y manifestait-elle sous des formes très désobligeantes pour quiconque tenait au gouvernement. La duchesse Decazes raconte dans ses notes comment elle-même n’échappa point à ces éclaboussures.

« La maréchale Marmont donnait un bal costumé. J’avais un très beau costume russe et je comptais m’amuser. Les femmes n’étaient pas masquées ; mais beaucoup d’hommes l’étaient. Je me promenais avec le général de Sparre quand un domino, s’approchant de moi, voulut me prendre le bras. Je m’y refusai. Il s’éloigna en disant :

« — Je comprends que tu me préfères un de ces pairs siffles qui nous ont été octroyés par les ministres.

« M. de Sparre trouva la plaisanterie mauvaise. Pour moi, j’en étais toute troublée, craignant qu’elle n’eût des suites. Je n’eus plus envie de m’amuser et ne songeai qu’à me retirer. Le général, après m’avoir ramenée à ma place, se mit à la recherche