Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/213

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et n’en font point état. — La comtesse posa devant son amie en 1789 : elle avait alors quarante-six ans.

La propriétaire de Luciennes est assise dans son parc, un livre à la main : derrière elle, les masses ombreuses de la forêt s’étagent sur les pentes d’un vallon, qui descend en molles ondulations vers la Seine. Une robe-peignoir d’un vert sombre s’harmonise avec ces feuillages ; le vêtement un peu lâche, retenu à la mode du jour par une ceinture remontée, laisse voir les bras et le haut de la gorge sous la chemisette de dentelle. Du mouchoir de gaze jeté sur la tête, les longues boucles des cheveux blonds s’échappent en désordre, roulent sur le sein ; « ses cheveux étaient bouclés et cendrés comme ceux d’un enfant, » dit Mme Lebrun. Les lignes du visage s’empâtent, il y a de la couperose dans le teint ; mais c’est encore une maturité savoureuse, et qui a si forte envie de l’être ! Croyez-en le regard langoureux de ces yeux bruns, fendus en amande. Sous la paupière gauche et au coin des lèvres, les deux grains de beauté qui avaient piqué l’attention du roi. Elle est plus que jamais « la rondelette Du Barry : » bonne fille, contente de sa journée bien remplie, prête à la recommencer. Elle n’a pas de rancœurs, pas de remords, et pense n’avoir point fait de mal, puisqu’elle n’a point fait de politique. Ses souvenirs apaisés s’égrènent dans les causeries rapportées par Mme Lebrun : « C’est dans cette salle que Louis XV me faisait l’honneur de dîner… Il y avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient… » Elle ne dit pas cela comme une chose triste ; seulement comme une chose drôle, qui est arrivée. Regrette-t-elle ? Non pas. Elle a trouvé le bonheur dans son idylle d’automne avec l’honnête Brissac. — Elle le retrouverait ici : nous venons de passer devant un buste du gouverneur de Paris, par Rœttiers de la Tour : figure carrée de brave homme, et de tout repos. — Ils s’aiment comme Philémon et Baucis, oublieux du passé, ignorans de l’orage qui s’amasse dans ce tranquille ciel du soir, sur leurs têtes condamnées.

Quatre ans plus tard, des forcenés jetteront celle du bon duc sur ces pelouses de Luciennes. Ramené d’Orléans à Versailles avec les prisonniers de la Haute-Cour, Brissac fut égorgé comme ses compagnons dans la rue de l’Orangerie, le 9 septembre 1792. Des patriotes versaillais détachèrent sa tête ; ils s’avisèrent de porter ce trophée à Luciennes, dans le salon de Mme Du Barry, où ils le laissèrent. Folle de terreur, la malheureuse femme fit