Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/402

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bas que la terre, l’homme aussi haut que le ciel. » Je cherche vainement sur quoi ces mâles confucéens pouvaient étayer leur superbe. Ils ne sauraient revendiquer pour l’honneur de leur sexe leurs morts héroïques et tendues : leurs femmes ont su mourir avec le même orgueil et la même décence. Jusqu’à nos jours les filles et les garçons de la noblesse reçurent à peu près la même éducation, et, de nos jours encore, si par les froides aubes d’hiver de vieux éducateurs forcent les jeunes gens à descendre au milieu de la cour et à s’escrimer pieds nus dans la neige, soyez sûrs qu’à la même heure des jeunes filles se lèvent, et, agenouillées, grelottantes, pincent de leurs doigts bleuis les cordes glacées du koto. Les leçons d’endurance ne furent pas au Japon le privilège des hommes. Ils n’ont introduit de personnel dans leur délicieux bouddhisme que des subtilités de précieuse et des mélancolies sensuelles. Leur littérature nationale, romans et madrigaux, existerait à peine si les femmes n’en avaient donné des modèles qu’ils admirent encore. Ce sont deux femmes qui, au XVIe siècle, ouvrirent les premiers théâtres et élevèrent ces tréteaux dont le puritanisme des samuraïs devait bientôt leur interdire l’accès. Pour se former aux belles attitudes, ils ont perfectionné des arts de jeune fille. Quoi, vous méprisez la femme et vous raffinez sur la manière de présenter une fleur et de servir une tasse de thé ! Mais, si aimables que vous nous paraissiez, nous vous préférons vos femmes, parce qu’elles ont d’abord toutes vos gentillesses et que ces gentillesses s’ajustent mieux à leur état, puis toutes vos vertus, et vos vertus dépouillées de leur pointe d’arrogance.

Toutefois, prenons garde que les Japonais sont de grands artistes. Ils n’ont point opprimé la femme ; et, en la maintenant dans une condition inférieure, ils ont fourni aux qualités qu’ils estiment le plus des occasions de se produire et des ombres qui les rehaussent. Par une politique habile et un dilettantisme supérieur, ils ont réalisé en elle leur idéal d’une vie étroite, mais souverainement harmonieuse. Elle est l’image de ce qu’ils seraient eux-mêmes, si leur sexe ne leur faisait de la dureté d’âme une obligation et du libertinage presque un devoir. Naturelle et factice : allégorie vivante de leur civilisation !

Ce n’est point des dames du Japon que Perrault pourrait dire qu’on rompit douze lacets à force de les serrer pour leur rendre