Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/414

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— Je vous promets, dit-elle, de les aimer tous comme s’ils étaient ma chair et mon sang.

— Ne vous mariez point ! ne vous mariez point ! fit le sage effrayé, ou trouvez mieux.

Mais quand elle revint pour la troisième fois :

— Qu’exigez-vous donc, lui dit-elle, si la bonne volonté, la tendresse et le dévouement ne vous suffisent pas ?

— Ma fille, répondit l’ermite, je vous prie seulement de pratiquer la patience. »

Il la priait ainsi d’être héroïque chaque jour et à chaque heure, de se sacrifier incessamment et sans en avoir l’air, non pas à une cause sacrée dont la beauté même nous récompense de notre effort, mais à d’ingrats labeurs, à des caprices qui ont le droit d’être aveugles et n’ont point à s’en justifier. Cette résignation active et silencieuse, la moins naturelle de nos vertus, — si tant est qu’il y ait des vertus naturelles, — la Japonaise la possède souvent au plus haut degré, et rien alors ne l’en fait gauchir. Fille ou femme, elle ne discutera jamais un ordre de son père ou de son mari. Elle supportera, le sourire aux lèvres, leur bizarrerie d’humeur, leurs trahisons, leur cruauté.

Dans mes voyages à travers le Japon, les servantes des hôtels et des auberges, qui étaient souvent les filles de la maison, n’ont cessé de m’émerveiller : du matin au soir, sur pieds ou à genoux, toujours alertes, toujours avenantes, toujours serviables, toujours gaies. A minuit, je les entendais se baigner dans la salle basse, et, dès cinq heures, le bruit des contrevens qu’elles ouvraient me tirait d’un sommeil où j’avais cru percevoir encore leurs pas légers et trainans. D’où leur vient cette vivacité qu’aucune fatigue ne ralentit, cette douceur que n’assombrit aucun surcroît de besogne, cette courtoisie qu’aucune indifférence ne décourage ? C’est à peine si on les paie, mais toutes les richesses du monde n’enfanteraient point cette patience bouddhiste, renforcée par l’étiquette sociale, affinée par le sens esthétique. Elle m’a embelli mon séjour au Japon ; elle a donné un charme indicible à l’hospitalité que j’ai reçue parfois des familles japonaises ; j’en ai senti la beauté sous le kimono de coton des servantes comme sous les kimonos de soie des nobles dames. J’en ai même soupçonné la profondeur près de ces pauvres et étranges petites