Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/424

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


retranchés de l’amour que sous la tente nomade des geishas, pas plus dans les drames de la vie que dans les spectacles du théâtre, dans les danses que dans les peintures, dans les romans analysés que dans les confidences reçues, je n’ai trouvé l’image de la volupté profonde, ni de ces mutuels ravissemens où s’abîment les êtres Il reste toujours aux recoins des cœurs japonais quelque chose d’âpre et de glacé qui ne fond pas. Un résident européen dont la vie depuis trente ans s’est intimement mêlée à la leur me disait que, chez eux, l’homme a plus de sens que d’âme, mais la femme plus d’âme que de sens. Cela se peut et nous aiderait même à expliquer son rôle d’éternelle sacrifiée. Du reste, il serait étonnant qu’un peuple qui ne semble pas avoir compris l’essentielle et pure beauté de l’amour en eût éprouvé les suprêmes effusions.


IV

Mais voici que le combat entre l’homme et la femme, où les Japonais s’étaient assuré toutes les positions avantageuses, tourne et change de face. L’influence de l’Europe a donné le branle à une révolution des mœurs dont les effets sont incalculables si, comme je le crois, elle bouleverse les rapports entre les deux sexes et déplace l’équilibre de la vie sociale. Déjà notre individualisme a logé son ver à la racine de la famille, et la plante vénérable ne tardera pas à jaunir. L’étiquette décroît à mesure que cet individualisme augmente, et, avec l’étiquette qui est leur signe extérieur, diminuent le sentiment de la hiérarchie et le respect des autres. Les Japonais n’en ont pas encore une conscience très nette ; mais, si nous distinguons mieux aujourd’hui les détrimens que les bénéfices de leur rénovation, si leurs amis inquiets leur conseillent de ne marcher à travers les nouveautés européennes que prudemment et la bride à la main, il n’en est pas moins vrai qu’une générosité inconnue à l’Extrême-Orient a soufflé dans le vent de nos vaisseaux et que, sous leur gêne héréditaire, elle commence à dilater les cœurs. Et nulle part la trace ne m’en paraît aussi évidente que chez la femme dont les exemples étrangers, l’éducation moderne, la diffusion de la presse et la nouvelle littérature transforment peu à peu l’esprit et la condition.

Là encore, ce qu’elle perd nous saute aux yeux. Le contact des Européens dérange sa délicate harmonie. Nous lui avons