Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/467

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Nous avons trop rarement l’occasion de louer M. Maurice Donnay pour ne pas saisir avec empressement celle qui s’en offre à nous. La Bascule est un ouvrage des plus agréables et d’une jolie note. M. Donnay a renoncé pour cette fois à ce genre fait d’un mélange de grossièreté et de sensiblerie qu’on avait si fort admiré dans Amans. Il n’a pas cherché, comme dans le Torrent, à se guinder à la comédie sérieuse. Il n’a voulu que nous amuser par des propos frivoles et sans suite. La situation d’un mari qui aime tendrement sa femme et follement sa maîtresse n’est certes pas une situation neuve ; mais aussi ne nous l’a-t-on pas donnée pour telle. Hubert de Plouha, resté seul à Paris pendant que sa femme prenait les eaux, est devenu l’amant d’une actrice : Rosine Bernier. Ce même Hubert que nous avons vu, au premier acte, dans la loge de Rosine, fringant, piaffant comme un cheval échappé, nous le retrouvons au second acte, combien différent de lui-même ! Il est inquiet, préoccupé, lâchons le mot, « embêté, » parce qu’il s’avise que son intrigue pourrait bien troubler la sécurité du foyer conjugal. Au troisième acte, Rosine, agacée par ces terreurs de mari qui régulièrement viennent glacer les ardeurs de l’amant, s’avise déjouer un bon tour à Hubert. Elle l’enferme, tout de même que la Barberine de Musset enfermait ce fat de Rosemberg. Au quatrième acte, pour expliquer son absence prolongée, Hubert sera obligé de recourir à l’explication la plus abracadabrante. Nous sommes en plein vaudeville ; mais aussi le vaudeville nous est-il donné pour tel, sans vergogne. La pièce est un peu lente, un peu traînante, un peu incohérente ; mais le dialogue en est aisé et souvent spirituel. Les moyens de théâtre sont gros : le tour d’esprit est léger. Le trait n’est pas trop appuyé ; la plaisanterie est rarement de mauvais goût ; çà et là quelques silhouettes apparaissent, prestement enlevées. Le tout passe emporté dans un mouvement de bonne humeur, fouetté d’ironie facile. C’est le genre où excellèrent Meilhac et Halévy. C’est l’article de Paris avec toute sa grâce fragile.

Une bonne part du succès de la Bascule est due au jeu de l’excellent comédien Huguenet. Il est impossible de jouer avec plus de naturel, plus de verve et de fantaisie. Nous n’avons pas aujourd’hui de meilleur acteur de genre.


RENE DOUMIC.