Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/113

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mérite d’être présentée, étayée avec un appareil de preuves plus détaillées, exposez-la avec les développemens qu’elle comporte dans quelque recueil spécial où l’on sera heureux de publier votre trouvaille. Appliquez-vous à montrer la variété infinie des talens et les différences profondes qu’avec bien des parties communes, les grands génies offrent entre eux. Tout en visant aux idées générales, n’y abondez pas trop vite ; quand elles se présentent à vous, même quand vous les avez éprouvées, défendez-vous contre l’attrait qu’elles peuvent exercer. Il y en a pourtant, mais beaucoup moins que ne croient tant de gens qui pensent en avoir trouvé et qui se contredisent entre eux. En tout, conservez les nuances, le sens de la mesure, qui est une des marques du respect de la vérité. Ne rudoyez pas les œuvres d’art : ce sont des créatures fières et délicates qu’il faut traiter avec égards. Ce n’est pas en les violentant que vous mériterez leurs aveux. Approchez-vous d’elles avec déférence, avec amour. Interrogez-les discrètement, sans trop les presser. Que, dans son désir de distinguer, de classer, d’étiqueter, le philosophe isole entre eux leurs élémens épars pour les placer meurtris sous le scalpel, telle n’est pas la mission du critique. S’il a dû, pour son instruction, pratiquer ces sortes de dissections, toute cette cuisine opératoire doit être par lui soigneusement épargnée au public.

Vaille que vaille, votre étude est arrivée à son terme. Si vous le pouvez, laissez-la reposer un moment, sans trop y penser. Détachez-vous-en quelque peu ; en la regardant à distance, vous la jugerez avec plus d’impartialité ; et, en la reprenant d’ensemble, ses défauts vous frapperont davantage. Sans trop d’effort, vous lui donnerez plus de cohésion, plus d’unité ; vous en accuserez mieux les grandes lignes, vous en relierez mieux les parties. Avec un sentiment plus exact des proportions, vous y élaguerez ce qui est exubérant, vous supprimerez ce qui est inutile. Vous la dépouillerez sans pitié de cette rhétorique banale et creuse, qui, se contentant d’à peu près, ne dit rien, ne sert à rien, et qui a trop longtemps encombré le champ de la critique de ses digressions intempestives et de ses ornemens équivoques. Insistez, au contraire, sur l’ordre, qui n’est, à le bien prendre, qu’un raisonnement latent et une sorte d’argumentation cachée, d’autant plus persuasive qu’elle ressort de l’exposé des faits et qu’elle suggère, par sa force même, des rapprochemens et des déductions qui agissent spontanément sur l’esprit du public.