Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/140

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Châtillon prévient le lecteur qu’elle va lui parler avec une naïveté « la plus grande qui fut jamais. C’est pourquoi, continue-t-elle, je puis dire que j’ai la taille des plus belles et des mieux faites que l’on puisse voir. Il n’y a rien de si régulier, de si libre, ni de si aisé. Ma démarche est tout à fait agréable, et en toutes mes actions j’ai un air infiniment spirituel. Mon visage est un ovale des plus parfaits selon toutes les règles ; mon front est un peu élevé, ce qui sert à la régularité de l’ovale. Mes yeux sont bruns, fort brillans et bien fendus ; le regard en est fort doux, et plein de feu et d’esprit. J’ai le nez assez bien fait, et pour la bouche, je puis dire que je l’ai non seulement belle et bien colorée, mais infiniment agréable, par mille petites façons naturelles qu’on ne peut voir en nulle autre bouche. J’ai les dents fort belles et bien rangées. J’ai un fort joli petit menton. Je n’ai pas le teint fort blanc. Mes cheveux sont d’un châtain clair ; et tout à fait lustrés. Ma gorge est plus belle que laide. Pour les bras et les mains, je ne m’en pique pas ; mais pour la peau, je l’ai fort douce et fort déliée. On ne peut pas avoir la jambe ni la cuisse mieux faite que je l’ai, ni le pied mieux tourné. »

La description de la personne physique était l’une des lois du genre ; personne ne croyait pouvoir s’en dispenser, pas même les religieuses. On trouve parmi les Portraits celui d’une abbesse qui fréquentait chez Mademoiselle, l’imposante Marie-Eléonore de Rohan, personne très estimée, au rebours de sa mère, la fameuse duchesse de Montbazon, mais très déroutante tout de même pour nos idées modernes sur la vie monastique. Elle se partageait entre le cloître et le monde et suffisait à tout, édifiante quand il le fallait, vive et brillante le reste du temps, et aussi naturelle dans un rôle que dans l’autre. L’abbesse composait des ouvrages de piété pour ses nonnes : la Morale de Salomon [1] ou les Paraphrases des sept Psaumes de la Pénitence. La mondaine se plaçait devant son miroir et écrivait sans l’ombre d’embarras : « — J’ai quelque hauteur dans la physionomie, et de la modestie. J’ai… le nez trop grand, la bouche point désagréable, les lèvres propres et les dents ni belles, ni laides. » Ce « nez trop grand » choqua le savant Huet. Mis en demeure de refaire le portrait de Madame l’abbesse, il écrivit : « — Comme c’est une beauté à laquelle je suis fort sensible que celle du nez…,

  1. Plusieurs fois réédité.