Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/66

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devaient, ou non, se rendre à Rome et soumettre leurs doctrines au Saint-Siège, une seule voix s’éleva, faisant acte d’indépendance : « Et si nous allions être condamnés ? » s’écria Montalembert. Mais on jugea qu’il n’y avait même pas lieu de discuter une telle hypothèse, tant elle paraissait invraisemblable. Cette quiétude, Montalembert en était venu à la partager au début du séjour à Rome. Il n’en était pas de même de Lacordaire. Où ce dernier puisait-il ses craintes ? Peut-être lui était-il revenu un écho des lettres que Lamennais adressait à quelques amis, et où il se montrait moins réservé dans ses appréciations que devant ses deux disciples. Au moment, en effet, où il manifestait le plus de soumission et de confiance envers le Saint-Siège, paraissant faire tout dépendre de son suprême jugement, il témoignait, dans sa correspondance avec l’abbé Gerbet, d’un absolu mépris pour la cour romaine, « pour le Pape, ce vieillard, bon religieux, qui ne sait rien des choses de ce monde, et n’a nulle idée de l’état de l’Église, entouré d’hommes à qui la religion est aussi indifférente qu’elle l’est à tous les cabinets de l’Europe, ambitieux, cupides, lâches comme un stylet, aveugles et imbéciles comme des eunuques du Bas-Empire, sacrifiant journellement l’Eglise aux plus misérables intérêts, comptant le peuple pour rien. » Et dans le même temps (janvier 1832), il écrivait à la comtesse de Senft : « qu’il espérait que son séjour à Rome ne se prolongerait plus ; que l’un des plus beaux jours de sa vie serait celui où il sortirait de ce grand tombeau, où l’on ne trouve plus guère que des vers et des ossemens ; » il parlait « de ce désert moral, de ces vieilles ruines, au milieu desquelles on cherche vainement le mouvement, la foi, l’amour ; ruines sous lesquelles rampent, comme d’immondes reptiles, dans l’ombre et le silence, les plus viles passions humaines. »

Que Lacordaire eût connu cet état d’esprit, ou qu’il l’eût deviné, toujours est-il qu’alors déjà il pénétrait l’orgueil du maître et ses pensées de révolte. Estimant que c’était folie de s’obstiner à rester à Rome, après l’invitation du Pape à retourner en France pour y attendre sa réponse, et, surtout après l’audience du 13 mars, il pressait de plus en plus ses compagnons de partir, et ne pouvant les amener à sa résolution, il se décidait à partir seul.

C’est à dater de ce jour que commencent, à vrai dire, les angoisses de Montalembert. Il est d’abord indigné de ce départ.