Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/67

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« Tu nous compromets, tu nous perds. — Je sauve mon âme, répond Lacordaire. — Tu perds ton honneur, réplique Montalembert. Tu nous abandonnes en pleine bataille… Est-ce que tu me proposerais d’abandonner M. Féli ? Abandonner Lamennais, l’apôtre de la liberté et de toutes les grandes causes modernes, cet écrivain de génie qu’on a nommé à la tribune le dernier des Pères de l’Eglise, le docteur éloquent et célèbre, le prêtre vieilli et couronné depuis vingt ans par l’admiration et la confiance du monde catholique, abandonner mon meilleur ami, mon père, alors surtout qu’il est malheureux et en proie à d’atroces perplexités, cette idée seule révolte tout ce qu’il y a dans mon âme de sentimens élevés et généreux. — O jeune homme trop aimé, reprend Lacordaire, que vous traitez légèrement des choses sérieuses et terribles, et que vous ne savez pas les tourmens de la conscience qui lutte contre le génie !… Est-ce qu’il n’y a pas des occasions où la foi et la raison doivent dominer les plus légitimes affections ? Est-ce que le dévouement et la soumission à une autorité que l’on a soi-même reconnue n’est pas le dernier degré, la suprême victoire de la liberté ? Et il exprimait déjà l’opinion qu’il formula si nettement plus tard : « Jamais je ne vis de conduite plus imprudente, plus inconséquente, moins chrétienne que celle de M. de Lamennais dans cette affaire, et jamais Rome ne m’a paru plus sage et plus grande. »

Cependant, Montalembert eut l’occasion de se rassurer pour un peu de temps, et, chose étrange, ce fut la condamnation même des doctrines de l’Avenir par l’Encyclique Mirari vos qui lui fournit cette occasion. Lamennais fit, en effet, une soumission complète, datée de Munich, où l’Encyclique lui était parvenue. Le disciple, dès lors, ne songe plus qu’à panser la terrible blessure faite à son maître, à le consoler, à l’entourer de tendresse. Il gémit sur le désaveu infligé en termes si énergiques à un « si saint homme. » Bientôt, il s’afflige qu’on le soupçonne, qu’on se méfie de lui, il s’indigne contre les adversaires qui semblent s’appliquera le pousser à bout, qui ne veulent pas admettre combien il est sincère.

Au mois de décembre 1832, Lacordaire s’était rapproché de Lamennais. Il alla le voir à La Chesnaie, poussé peut-être par Montalembert qui se trouvait à Paris. Mais ce séjour devait renouveler toutes les inquiétudes éprouvées à Rome, et les aviver encore ; une heure vint même où Lacordaire, tout à coup, crut