Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/212

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d’une femme, tu ne les éprouves donc pas. Le reste, c’est, comme dit Hyacinthe, une affaire de goût, en parlant de la cinquième partie du monde, on n’y est pas forcé. C’est une oasis enchantée qu’on voudrait bien découvrir, mais où les voyageurs n’ont encore trouvé que des serpens et des sauvages.

Si tu as quelque peine intérieure où je puisse te donner quelque force intérieure, dis-la-moi. Si tu sens que ce que je te dirais ne servirait à rien, tâche de la réduire toi-même. Tu n’es pas expansive en général. Tu as peut-être raison. Se confier seulement pour parler de soi ne sert qu’à nous amollir.

Même langage, approprié à une nouvelle circonstance, dans une très belle lettre du 19 octobre (citée en partie par M. Doumic). Mais cette ferme sagesse révolte la jeune femme. Elle proteste avec colère :

Tu dis que la jeunesse est l’âge de la personnalité ! Certainement, et c’est bien juste. D’abord, parce que… [ici une ligne coupée] sauf beaucoup d’exceptions, la vieillesse est en général l’âge de la sécheresse et de l’égoïsme. Et puis, parce que jeunesse oblige. C’est-à-dire qu’il faut absolument être heureux pendant qu’on est jeune. Sans cela, quand donc le sera-t-on ? Le bonheur ! Mais je l’envisage comme le droit le plus sacré de la Jeunesse… — Le devoir ? un de ces grands mots, vide de sens… ; — la vertu ? une fameuse duperie, etc.

Toute la lettre est sur ce ton. Parfois, cependant, l’accent change. C’est de la vraie douleur qui s’exhale. Solange est atteinte au fond. Et elle implore du secours :

L’amour n’est-il donc que l’expression d’un désir, et l’amitié qu’une habitude ? Ah ! dis-moi, toi qui as le double de mon âge, à quoi faut-il croire ? qui faut-il donc aimer ?

Il faut t’aimer, n’est-ce pas, ma chérie, il faut aimer Jeanne ? Ah ! je vous aime toutes les deux de toutes les forces de mon âme, comme je n’aime personne au monde. Mais Jeanne a deux ans, et toi tu es à 60 lieues de moi. Et, en attendant, le chagrin me ronge, et je dévore mes larmes dans mon coin, honteuse d’avoir la faiblesse de souffrir et de ne savoir me taire. Non, je ne puis te le dissimuler, je souffre horriblement, et, si je me connais bien, j’en ai pour longtemps encore. Le chagrin chez moi n’est ni violent ni emporté, mais il est profond et de longue durée. Ah ! console-moi donc, ma chère mère ! De quoi, me diras-tu ? D’avoir un cœur et de vouloir aimer.

Voilà quatre pages bien longues, bien confuses, bien lourdes, bien tristes. Eh ! mon Dieu, on endure tout de ses enfans : il faut bien pleurer avec eux quand ils souffrent, comme on rit avec eux quand ils sont gais. Cette semaine [le 17] est l’anniversaire mortuaire d’un être qui a souffert aussi, de notre pauvre Chopin. Qu’il était bon, celui-là ! et qu’il était dévoué et tendre !