Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/29

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épées, ou épousent des filles de rois, et toujours ces héroïques tumultes français, ces expansions de notre race, après quelques combinaisons politiques éphémères, finissent stérilement. Tout est perdu hors l’honneur.

Pourquoi ces fièvres, ces générosités et ces faillites ? Tant que de tels problèmes d’énergie n’auront pas été résolus, la psychologie de notre nation et le sens de son développement resteront inintelligibles.

S’il est difficile de comprendre les raisons de cette explosion du XIIIe siècle, il nous est aisé de sentir ses couleurs. Les traces de nos croisés que j’ai vues, en Grèce, sont semblables à celles que, d’autres jours, j’ai relevées sur la rive droite du Rhin et partout en Italie. Et puis, quoi ! nous en étions tous, de cette IVe croisade : vous qui me lisez, moi qui vous parle, et nos amis communs. Geoffroi de Villehardouin, Guillaume de Champlitte, Hugues de Saint-Quentin, Robert de Blois, Jean, comte de Brienne, le seigneur de Caritène et tous les autres, je les ai connus, quand je faisais de la politique française aventureuse avec les beaux chevaliers qui s’appellent Boulanger, Morès, Déroulède ; et je connus particulièrement le jeune Rambaud, fils d’un chevalier de Provence du château de Vaqueras, qui se distingua par ses chansons et ses sirventes. Il s’éprit avec succès de la belle Béatrice, sœur du marquis de Montferrat. Il suivit à la croisade le marquis et en reçut de riches fiefs, outre-mer. C’est un ancêtre aimable de nos journalistes auxquels on donne une préfecture ou bien une recette générale, si leur parti a triomphé. Délicieuse floraison, jeune et pareille à chaque printemps, du plus beau des arbres, la France ! Un Laclos, je le jure, expira dans quelque Chlemoutzi, comme celui qui, plus tard, mourut dans la fiévreuse Tarente; Paul-Louis Courier, cinq siècles avant de nous dire ses aventures de Calabre, avait goûté les risques de la guerre en Laconie ; Rœderer, le sage Messin, administra la neuve conquête d’outre-mer avec cette prudence qu’il fit voir à Naples, auprès du roi Joachim Murat ; le jeune Beyle s’est enivré de sa jeunesse, de la gloire et des femmes, à travers l’Achaïe, aussi bien qu’il fera, près de nous, dans sa chère Milan émue de Marengo.

Aujourd’hui nous devons rêver où nos pères ont vécu. Un profond silence succède au tumulte des départs. La rumeur,