Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/598

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m’instruisirent de ce qui se passait. Le commissaire, n’ayant toujours à sa disposition qu’un nombre d’agens insuffisant, épouvanté à la vue de la multitude hurlante, alléguait que, s’il ouvrait les portes, un flot irrésistible s’engouffrerait dans le théâtre, envahissant galeries, loges, scène, qu’il y avait complot, que lui et Emile Ollivier seraient tués. Quoique l’heure fixée eût sonné, aucune porte ne s’était ouverte, soit sur la place, soit sur la rue des Lavandières. Les porteurs de cartes, groupés à l’entrée des artistes, s’étaient résignés à attendre ; mais les révolutionnaires de la place s’étaient rués sur les grilles, les avaient franchies, avaient enfoncé les portes et pénétré dans la salle. Ils la remplissaient à moitié quand arrivèrent les forces de police requises par le commissaire. Elles n’essayèrent pas de faire sortir les envahisseurs ; elles se bornèrent à empêcher d’autres de suivre en faisant évacuer la place, la brasserie Dreher et les cafés environnans. La foule reculait, mais aussitôt se reformait, s’avançait, regagnait le terrain perdu. Alors des charges plus vigoureuses parurent nécessaires. La foule rejetée sur le quai n’en devint que plus excitée. Elle hurlait : « Vive Bancel ! A bas Ollivier ! » Girardin, épouvanté de ces scènes, s’écriait : « Si Ollivier est encore vivant ce soir, il vivra longtemps ! »

Pâle et défait, il me rejoignit quelques instans après, confirma ce qui venait de m’être raconté, et conclut : « C’est peut-être une révolution. Défendez votre tête ; si vous ne réussissez pas à parler nous sommes perdus. — Pour parler, répondis-je, il faut que je trouve moyen d’entrer. Comment y parvenir ? — Qu’à cela ne tienne, fit Girardin, je cours chez Piétri lui demander un agent qui protégera votre entrée. » Il court à la préfecture de police ; il trouve Piétri, lui demande un agent déguisé en bourgeois, avec mission de m’accompagner et d’exécuter la trouée qui nous permettra d’entrer. Pietri acquiesce et donne l’homme ; Girardin le prend dans sa voiture, mais au moment où l’on approche de la place du Châtelet, l’homme ouvre la portière, saute à bas, disparaît. Pourquoi ? Où allait-il ? ou plutôt que fuyait-il ?… « Il y a dans les affaires des points inexplicables et inexplicables dans leurs instans. »

Je n’avais pu me résigner à attendre immobile le retour de Girardin : je n’avais déjà que trop tardé à en venir aux mains. Je descendis dans la rue accompagné de mon frère et de quelques amis. Nous nous dirigeâmes vers l’entrée de la rue des Lavandières, la plus proche. Reconnu par la foule à la pâle lueur des