Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/116

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qu’on avait épargnés, il fallait se les attacher et arriver à en faire un seul peuple. On a souvent exposé les procédés dont se sont servis les Romains et qui ont obtenu un si merveilleux succès, je crois inutile d’y revenir. Je ne rappellerai que ceux dans lesquels se retrouve directement l’influence de l’humanité.

D’abord, ils ont apporté aux vaincus une civilisation supérieure : un vainqueur n’a pas de moyen plus sûr de légitimer sa victoire. Cette civilisation, nous avons vu qu’ils la tenaient de la Grèce et de quelle manière ils se l’étaient appropriée. Certainement elle avait perdu à passer d’un peuple à l’autre ; et pourtant, je me demande si, sous la forme nouvelle qu’elle avait prise, elle ne convenait pas mieux à ceux auxquels on allait l’appliquer. Ils étaient de nature intelligent, mais encore fort mal dégrossis ; la finesse, la subtilité, la grâce, toutes les perfections de l’esprit grec pouvaient leur échapper. Il fallait, comme dit Mme de Sévigné, les épaissir un peu, pour qu’il fût possible à ces ignorans de s’en rendre maîtres. Ainsi présentées, ils les ont comprises et goûtées du premier coup. Elles ont pénétré non seulement en Espagne et dans la Gaule, mais en Afrique, en face du désert, à Trêves, à Cologne, à quelques pas de la barbarie germanique. La passion que ces pays lointains témoignent pour les lettres latines n’était pas uniquement une flatterie pour la ville maîtresse ; il y entrait plus de sincérité qu’on n’est tenté de le croire. Les Romains n’ont pas imposé leur civilisation au monde ; le monde est allé au-devant d’elle. Rappelons-nous que les écoles de grammaire et de rhétorique, qui firent tant pour la répandre, n’ont pas été fondées directement par l’autorité romaine ; à cette époque, l’Etat n’avait pas pris, comme chez nous, le monopole de l’enseignement, il laissait faire les villes, et se contentait d’encourager les maîtres en leur accordant quelques distinctions et quelques privilèges. C’étaient ceux qui devaient profiter de leurs leçons, c’est-à-dire les gens des pays vaincus, qui les attiraient chez eux et qui les payaient. Même cette diffusion de la langue latine dans tout le monde occidental, qui fut si avantageuse à Rome, il semble bien qu’elle y soit arrivée sans avoir besoin d’exercer aucune contrainte. Malgré la phrase célèbre de saint Augustin, dans la Cité de Dieu, je ne crois pas qu’elle ait eu à prendre des mesures rigoureuses pour imposer sa langue à ceux qui subissaient sa domination. Elle exigea d’eux seulement, quand elle leur accordait le droit de cité, de se