Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/133

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élèves arrivaient au doctorat sans avoir jamais vu un seul malade. Leur unique supériorité, vis-à-vis des barbiers-chirurgiens et de tous ceux qu’ils nommaient charlatans, était de savoir le latin. Ils concluaient, de ce que ceux-ci ne savaient pas le latin, qu’ils ne savaient pas la médecine.

Ici, l’introduction de la méthode expérimentale fut beaucoup plus tardive que dans les autres sciences ; il était de principe qu’il fallait rejeter toutes les nouveautés « autant dangereuses en notre art qu’elles le sont en religion, » disait un doyen. Ce système, appliqué du petit au grand, faisait proscrire par décret, aussi bien la levure de bière dans le pain, comme un poison dangereux, que la circulation du sang comme un détestable paradoxe.

La saignée seule, — qui peut-être a tué plus de monde que les balles, — les purgations et les lavemens devaient suffire. C’était un axiome de thérapeutique que « le sang, dans le corps humain, est comme l’eau dans une bonne fontaine ; plus on en tire et plus il s’en trouve. » Aussi la saignée ne sera-t-elle jamais trop fréquente, surtout à Paris où les médecins sont incomparables, dit Riolan, pour en savoir user largement. Tant pis pour qui veut s’y soustraire : Gui Patin est enchanté que la femme d’un premier président, qui haïssait la saignée, soit morte subitement. Tandis qu’un autre meurt « pour n’avoir été saigné, dit-il, que deux fois fort petites, mon fils, fort malade, a guéri par vingt bonnes saignées des bras et des pieds avec, pour le moins, une douzaine de bonnes médecines de casse, séné et sirop de roses pâles. » On saignait aussi bien des enfans de trois mois, et même de trois jours, que des vieillards de quatre-vingts ans ; les saignées dont le nombre, en une seule maladie, dépassait parfois la trentaine, alternaient avec les purges et les clystères, et nul sujet n’y échappait.

La princesse de Conti tombe malade, de la pierre croit-on ; on lui tire dix-huit onces de sang. Le lendemain, elle prend médecine et jusqu’à son dernier soupir, quelques jours après, elle est contrainte par les hommes de l’art de prendre des lavemens. Si bon courtisan soit-il, ce médecin du Roi qui note dans son journal que « Sa Majesté est sujette, comme le reste des hommes, à s’enrhumer lorsqu’il fait froid, » puise dans le sentiment de son devoir assez d’autorité pour infliger à son maître, en un an, 47 saignées, 212 lavemens et 215 médecines. C’est ainsi que l’on