Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/274

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je frémissais et des justes reproches qui pourraient m’être adressés, et plus encore de la douleur et peut-être de l’état de maladie causé par cette douleur dans lequel je pourrais trouver mon père. Ses dernières lettres m’avaient déchiré le cœur. Il m’avait mandé qu’il était malade du chagrin que je lui faisais, et que si je prolongeais mon absence, j’aurais sa mort à me reprocher. J’entrai dans sa chambre. Il jouait au whist avec trois officiers de son régiment. « Ah ! vous voilà ? me dit-il. Comment êtes-vous venu ? » Je lui dis que j’avais voyagé moitié à cheval, moitié en voiture, et jour et nuit. Il continua sa partie. Je m’attendais à voir éclater sa colère quand nous serions seuls. Tout le monde nous quitta. « Vous devez être fatigué, me dit-il, allez vous coucher. » Il m’accompagna dans ma chambre. Comme je marchais devant lui, il vit que mon habit était déchiré. « Voilà toujours, dit-il, ce que j’avais craint de cette course. » Il m’embrassa, me dit le bonsoir et je me couchai. Je restai tout abasourdi de cette réception qui n’était ni ce que j’avais craint, ni ce que j’avais espéré. Au milieu de ma crainte d’être traité avec une sévérité que je sentais méritée, j’aurais eu un vrai besoin, au risque de quelques reproches, d’une explication franche avec mon père. Mon affection s’était augmentée de la peine que je lui avais faite. J’aurais eu besoin de lui demander pardon, de causer avec lui de ma vie future. J’avais soif de regagner sa confiance et d’en avoir en lui. J’espérais, avec un mélange de crainte, que nous nous parlerions le lendemain plus à cœur ouvert.

Mais le lendemain n’apporta aucun changement à sa manière, et quelques tentatives que je fis pour amener une conversation à ce sujet, quelques assurances de regret que je hasardai avec embarras, n’avaient obtenu aucune réponse ; il ne fut, pendant les trois jours que je passai à Bois-le-Duc, question de rien entre nous. Je sens que j’aurais dû rompre la glace. Ce silence, qui m’affligeait de la part de mon père, le blessait probablement de la mienne.

Il l’attribuait à une insouciance très blâmable après une aussi inexcusable conduite : et ce que je prenais pour de l’indifférence était peut-être un ressentiment caché. Mais dans cette occasion comme dans mille autres de ma vie, j’étais arrêté par une timidité que je n’ai jamais pu vaincre, et mes paroles expiraient sur mes lèvres, dès que je ne me voyais pas encouragé à continuer. Mon