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CAMPAGNE DE COCHINCHINE (1859-1861)
Son caractère se dessine et se précise autant par ce qui lui manque que par ce qu’il possède.
VIRGILE.


I

Trois mois après les événemens dont on vient de lire le récit, mon frère cadet, mon seul frère, reçut l’ordre d’embarquer pour les mers de Chine.

Son départ était prévu, mais une destination aussi lointaine nous jeta dans de grandes perplexités, d’ordre différent.

Assurément il était bien trempé. Cependant il lui manquait, comme à tout adolescent, la maturité physique et morale qui achève l’homme, et l’on peut dire que ses facultés l’exposaient autant qu’elles le distinguaient. Là était notre souci.

Son ingénuité, — le terme est exact, — n’excluait pas les passions. Au contraire, il était capable des plus fortes, et l’on pouvait à cet âge du moins redouter la témérité de l’élan. Si l’éducation avait agi sur lui, elle ne l’avait pas affiné au point d’altérer sa virilité originelle. « Que les circonstances le poussent, ce sera un caractère. »

Ouverte et heureuse, sa physionomie rayonnait des mouvemens de l’âme. Incapable de feindre, on pouvait suivre sur son front la nature de ses pensées. Une joie ressentie ou simplement espérée éclairait son visage, de même qu’une amertume réelle ou seulement imaginaire le pâlissait, et des rêves heureux il tombait aux ténèbres.

Physiquement je n’en puis guère parler. Le souvenir n’est-il pas un portrait embelli ? Je le trouvais charmant et n’étais pas la seule… Puis, ce qu’on veut savoir d’un homme, c’est son être moral ; l’intelligence importe plus que la beauté.

Un matin d’octobre, sous un ciel gris el bas, il s’en alla, lui, notre rayon de soleil, notre bonheur ; il était tout cela pour nous et il emportait tout. Au moment de le quitter, mon père l’attira près de lui et, dans un regard où son âme passa tout entière, il lui adressa ces seuls mots : « Sois fort, équitable, sage. » Lorsque sa mère l’embrassa, elle traça sur son front le signe de la croix, bénédiction maternelle et divine qu’il se rappela toujours : ce qui est sacré ne s’efface jamais.

Tout au chagrin de nous quitter et d’imposer aux siens son propre sacrifice, Robert eût voulu peut-être retarder ce que, dans les