Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/585

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m’en inquiéter. Heureux les amis qui n’ont pas besoin de se parler pour s’entendre ! J’aurais pu dans ce long intervalle être en peine de votre santé, si M. de Luc [1], en passant ici, n’eût prévenu cette crainte, en m’apprenant, dans une visite qu’il s’était arrangé pour me faire très longue (et qui m’eût paru plus courte s’il ne m’eût parlé que de vous), que vous et tous les vôtres vous portiez parfaitement bien ; depuis lors, votre lettre est venue très à propos me confirmer cette assurance, et ma paresse s’est doucement reposée sur cet oreiller de confiance et de sécurité.

J’ai souvent été prêt à prendre la plume pour écrire à votre bonne maman, et j’en ai été encore moins retenu par mes distractions ordinaires que par la remarque que j’ai faite qu’elle se faisait une loi malgré mes prières de me répondre elle-même, quoique l’altitude d’écrire soit préjudiciable à son estomac et à sa santé. Je l’exhorte fort à n’avoir pas moins de soin pour la conserver, à présent qu’elle est rétablie, qu’il lui en a fallu pour la rétablir. C’est un soin bien plus facile et plus agréable à prendre pour conserver ce qu’on a que pour recouvrer ce qu’on a perdu, ne fût-ce qu’à cause de l’effet, qui est sûr dans le premier cas, et toujours douteux dans l’autre. Faites parler votre cœur, chère cousine, pour lui dire mille choses de ma part, de même qu’à votre cher mari, qui vous sera revenu, je l’espère, en bonne santé, et qui vous aura selon sa promesse rapporté des nouvelles de ma bonne tante Gonceru, dont je vous serai obligé de me faire part.

Je suis réjoui des progrès de vos aimables enfans et n’en suis nullement surpris ; il y a pour cela de bonnes raisons ; et par la bénédiction du ciel et par le cours naturel des choses, vous devez être la plus heureuse des mères comme vous fûtes la plus digne des filles. Jouissez dus cette vie de tous les prix de la vertu. Heureux qui dans un rang moral bien inférieur y peut du moins expier toutes ses fautes !

L’appesantissement qui m’a fait renoncer aux longues courses et le partage d’un temps qui m’est nécessaire et dont la botanique ne me dédommageait pas, m’ont forcé d’y renoncer, et il est étonnant avec quelle rapidité j’ai perdu dans quelques mois le peu

  1. De Genève. Rousseau était fort lié avec Jacques-François de Luc, « le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes, » ainsi qu’avec ses deux fils, Jean-André et Guillaume-Antoine.