Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/586

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que je n’avais acquis en plusieurs années qu’à force de travail et d’assiduité. Il n’y eût eu que le désir de diriger ou plutôt de suivre vos progrès qui eût pu soutenir les miens. Mon zèle ne s’attiédira jamais, tant qu’il pourra seconder le vôtre ; à cela près, je me détache insensiblement de tout ce qui tient à cette vie, et il n’y a pas, à la vérité, un grand mérite à moi. Je vois déjà le port, et j’allège mon vaisseau dans l’orage en jetant peu à pou dans la mer tout ce qui le surchargeait.

Adieu, chère cousine ; nous vous faisons, ma femme et moi, mille tendres salutations, et soyez sûre que vous n’êtes nulle part plus dignement honorée que vous l’êtes au fond de nos cœurs.

A Madame de Lessert, née Boy de la Tour, à Lyon.

A Paris, le 31 décembre 1773.

Vous avez trouvé, chère cousine, l’art d’animer ma paresse sans déranger la vôtre, et de me forcer de vous écrire en gardant le silence de votre côté. Je vous dois des remerciemens que je vous fais de bon cœur, et que je vous ferais de meilleur cœur encore, si dans les marques de votre souvenir vous eussiez un peu plus consulté mon goût que le vôtre. Est-il bien de jeter ainsi des ballots de marrons à la tête des gens sans dire gare ? Un autre eût peut-être gardé les marrons jusqu’à ce que vous lui en apprissiez la destination ; pour moi, qui ai passé l’âge des enfantillages, et qui vous honore trop pour être pointilleux avec vous, j’accepte les marrons, et je les mange avec plaisir, moins encore parce qu’ils sont excellens que parce qu’ils me viennent de vous ; mais je ne prétends pas pour cela laisser votre silence impuni, et pour m’avoir envoyé cette fois des marrons sans lettre, je vous condamne pour votre pénitence à m’envoyer tous les ans à pareil temps une lettre sans marrons.

Bonjour et bon an, chère cousine, soyez toujours heureuse, honorée et chérie, et ayez un peu d’amitié véritable pour ma femme et pour moi, qui vous aimons et saluons de tout notre cœur.

Votre silence commence à me faire craindre que vous n’ayez pas de bonnes nouvelles à me donner de ma tante Gonceru, et cette incertitude est un état bien pénible pour son pauvre neveu, qui lui doit une vie bien peu fortunée, à la vérité, mais qui n’y tient presque plus que pour elle.