Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/644

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Je regagnai le bengalow, et mon modeste déjeuner prenait sa fin, quand je vis arriver une voiture plus convenable que le fiacre de Cheick Iman, et attelée d’un grand cheval d’Australie-Mon orgueil entra aussitôt en travail : « Un pareil équipage m’est évidemment destiné. Le collecteur s’est repenti, et c’est, sans erreur, un bon homme. » — Cheick Iman me répondit bientôt : « Oui, monsieur, et il y a un brahme qui vous accompagnera. »

Un Hindou escortait en effet la calèche, il la suivait, monté sur une bicyclette. La vue de cet engin occidental m’a plongé dans une profonde tristesse, non moins que la physionomie de l’Hindou juché sur la sellette.

— Cheick Iman, m’écriai-je, Cheick Iman, renvoyez ce brahme sans tarder ! Plutôt visiter seul les temples de Sriringam que d’en voir les richesses avec un semblable cornac ! Cheick Iman, cet Hindou en veste d’alpaga appartient à la catégorie des Babous !… Renvoyez-le !… Et gardez la voiture !

Rien dans les allures de ce brahme n’était pour motiver, — me direz-vous, — cette poussée d’indignation. Souffrez que je m’explique : sans doute sa mine était décente et paisible, son turban de mousseline blanche striée d’or était venu certainement de Dacca tout exprès pour coiffer sa mine olivâtre et molle. Le col droit de son veston gris rejoignait son menton en ne laissant passer que ce qu’il fallait du faux-col empesé. Sa culotte blanche mourait aux genoux, rejointe par les leggins de lisière bise qui complétaient sa chaussure jaune. Mais l’alliance de ce turban, de ce costume anglais, de cet Hindou et de son odieuse machine nickelée eût exaspéré tout homme moins épris que moi de l’harmonie des ensembles. Et, s’il faut tout dire, l’expression bassement arrogante de ce brahme, déguisé à l’européenne, me donnait une envie singulière de le battre, et je craignais de ne pouvoir y résister. Après la canaille de Ceylan, le photographe que j’emmenai à Genji et quelques politiciens de Pondichéry, ce Babou est bien ce que j’ai vu de plus désagréable dans l’Inde tamoule.

Toujours sur sa machine, le Babou du collecteur de Trichinopoly se rapprochait du bengalow. J’en désertai le balcon, appelant mon pion à l’aide :

— Cheick Iman, envoyez promener ce Babou sous quelque prétexte. Ou plutôt, ne lui en fournissez aucun. Parlez-lui haut