Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/645

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et sec, Cheick Iman, en bon musulman que vous êtes, et qui porte le baudrier français. Dites-lui, à ce Babou de malheur, que je n’ai pas besoin de sa compagnie. La voiture me ramènera chez le collecteur !…

Le Babou du collecteur est parti avec sa bicyclette. Je me rends chez le collecteur. Je reprendrai ma lettre ce soir, avant de monter en wagon.

… Il n’est que de s’entendre. Le collecteur m’a cette fois très bien reçu. La première impression réciproque fut mauvaise, la seconde fut meilleure. Nous comprîmes ce que nous étions l’un et l’autre : deux hommes malades, aigris, ruinés par un climat sans miséricorde, battus par la nostalgie et le spleen qu’elle engendre. A sept heures du matin, le thermomètre marquait 37° à l’ombre, la nuit avait été sans brise, mais maintenant un vent, semblant sortir de la gueule d’un four, chassait le sable par petits tourbillons : « Un doux pays, monsieur le collecteur ! Une joyeuse résidence ! — Oui, monsieur, l’année a été dure… Ah ! vous arrivez de Genji ? Vous avez vu la famine !… » La glace était rompue. Comprenant, sans que je la lui formulasse, mon aversion pour les Babous, le collecteur régla tout avec calme et aménité : « Je vois ce qu’il vous faut. Permettez-moi d’écrire ces quelques lignes ! » Trop souffrant pour m’accompagner de sa personne aux pagodes, il allait me recommander aux Pères du Collège Saint-Joseph. Et je partis, nanti d’une lettre pour le directeur de l’établissement.

Les Jésuites ! Je les avais oubliés, par ma foi ! Et tout en agitant ma lettre, en guise d’éventail, je me rappelais mon modeste et savant confrère de la Société Entomologique de France, le R. P. de Joannis. Quand je quittai Paris, ce printemps, il m’avoua qu’il m’avait déjà annoncé aux Pères de Trichinopoly : « Allez les trouver sans crainte, ils feront le nécessaire. » Légèreté, excès de travail, fatigue, que sais-je encore ? Les Pères de Trichinopoly m’étaient sortis de l’esprit.

Le grand cheval de mon fiacre avait plus de taille que de fond. Il se traînait, soutenu par les brancards, sans l’aide desquels il n’eût pu se tenir sur ses quatre pieds. Ce symbole de la famine, sourd aux objurgations du cocher, trottinait par les rues à peu près désertes du cantonnement. Ainsi nomme-t-on le quartier où résident les Européens, où sont casernées les troupes. Depuis 1878, les régimens anglais, appelés à la frontière afghane,