Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/647

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couché sur le flanc, sourd aux imprécations désespérées de son cocher à turban. Et nous demeurâmes en panne, non loin du pont à trente-deux arches qui unit la terre ferme à l’île allongée qui dort entre le Coleron et la Cavery. Mais le Père Castets, dans sa prudence de missionnaire, avait prévu la catastrophe finale. Une de ces bonnes charrettes à bœufs, telle qu’en possédèrent les vieux rois mérovingiens, nous suivait depuis le départ. Les deux beaux zébus blancs qui la traînaient rassuraient par leur allure régulière et puissante. Avec ces bêtes cornues dont les clochettes tintaient doucement, on se serait mis en route, sans inquiétude, pour passer les cols de l’Himalaya, au bas mot. Installés sous la banne voûtée en nattes, nous continuâmes lotre chemin, reprenant la conversation interrompue, sur les amis de France.

Ainsi, moins d’une heure après l’éviction du Babou, j’avais retrouvé la patrie. Ce religieux français avec sa mine émaciée et sereine, ses yeux clairs, sa longue barbe grise, sa barrette, sa soutane blanche, renouait pour moi la série, un instant interrompue, de ces abbés du désert qui me secoururent partout où me lança mon humeur vagabonde. Et, en tout égoïsme, je me félicitais de la rencontre, sans accuser mon oubli, et trouvant toute naturelle l’aide que m’apportaient ces bonnes gens. Que serais-je devenu, par tous les dieux vrais ou faux de l’Inde, si le Babou m’avait favorisé de sa conduite ? Livré à ce Brahme en veston, loin du secours possible de Cheick Iman retenu au bengalow du chemin de fer par le soin de garder mon bagage, j’aurais dû m’avancer à pied dans ces sables mouvans et surchauffés. Le Babou m’eût-il pris en tandem sur sa machine quand ce misérable cheval s’abattit pour ne plus se relever ? Car il ne se releva pas. Quand nous revînmes, le Père et moi, de notre visite aux pagodes, la bête étique, raidie près de la voiture en détresse, avait laissé les misères de cette vie. Au-dessus du rassemblement provoqué par l’accident, des corneilles tournoyaient, expertisant la carcasse.

Dans la confortable charrette à bœufs du Père Castets, je n’avais la fortune contraire. Aussi bien nous venions de mettre pied à terre dans cette île de Sriringam dont le nom hantait nos rêves depuis des années. Nous abordions les temples fameux dont chaque pierre se lève en témoin de ces luttes épiques et obscures qu’Anglais et Français se livrèrent pour la possession