Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/810

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enflammées aux branches des sapins malades, en faisaient, sous leurs cascades de fils dorés, des arbres de Noël fantastiques. Les pins, que reflétait la mer, prenaient dans sa transparence une couleur de lilas sombre. On distinguait au loin, par-dessus les eaux, les toits rouges de Karlsborg, qui est le port de Kalix, et la scierie, et les planches, déposées près du rivage, comme des barres d’or. Les gens de l’hôtel qui voulaient dormir fermaient leurs volets. Mais les insectes continuaient de bourdonner, les fourmis de courir, les fleurs de fleurir, les herbes de boire la lumière. Partout, sur ce radeau de verdure, un tranquille surmenage ; et là-bas, dans l’immobilité prodigieuse du monde polaire, l’œil flamboyant du soleil où s’agitaient des houles de feu. Peu à peu la splendeur se fondait en douceur brillante. Un redoublement de silence suivait l’effacement du soleil. La nature recueillie, transfigurée, devenait immatérielle comme un visage mystique que l’âme seule éclaire. Les plus humbles choses, une palissade, un banc de bois, un tronc d’arbre, la pierre plate au seuil d’un chalet, rayonnaient d’une beauté singulière et qui ne semblait que la réflexion de leur intime clarté. Jamais la courbe des rives n’avait été plus charmante. Je ne sais quelle nudité lumineuse se mirait sur les eaux. Le ciel et la mer, notre île et toute l’immensité n’étaient que de la lumière, plus condensée ou plus diaphane, une lumière indéfinissable, la lumière même. Sous les bois, aux replis des gazons, ce qui flottait encore de clair-obscur s’était évaporé. Il ne restait d’ombre qu’en nous.

* * *

A l’embouchure du Kalix, cinq cents ouvriers travaillent dans la scierie de Karlsborg. J’aime les petites scieries qui résonnent et qui crissent, comme de gros insectes, au cœur des bois. L’odeur de la forêt y est plus intime et plus forte, et même les eaux du torrent sentent la sève. Ici, j’ai l’impression d’une grande tuerie méthodique et administrative. De l’étang où ils trempent, les troncs d’arbres arrivent sous le hangar des scies, harponnés, enchaînés, traînés avec leur peau pendante d’animal écorché. L’espace d’un éclair, et la colonne encore vivante est découpée en planches uniformes. Des brouettes s’emplissent de ses lamentables dépouilles, rouges par endroits, et vont les verser dans un champ qu’on a gagné sur la mer, un champ de