Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/811

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


copeaux et d’écorces, recouvert d’herbe verte, le charnier des forêts du Nord. Tous les bois de la côte ayant été meurtris, les beaux arbres viennent de plus haut. Sous l’éternelle menace de la famine, les paysans ont vendu leur futaie, et souvent la compagnie qui la leur achète les embauche parmi ses ouvriers.

Pendant huit ou neuf mois de l’année, ils vivent dans la double blancheur de la neige et de la lumière électrique. Ce n’est qu’aux derniers jours de Mai que commence la débâcle des glaces, et durant près de trois mois ils ne connaissent plus de nuit. Alors les voiliers et les vapeurs touchent au rivage. On charge le bois à toute heure. On le chargeait ce matin vers deux heures, au moment où le soleil incendiait les fjells et où les sapins des îles se lapaient du sein pourpre de la mer en traînant leurs humides reflets.

Ce sont des gens taciturnes, de mouvemens lourds, d’apparence placide, mais d’âme violente, la plupart piétistes ou lœstadiens. Comme tant de Lapons, de Finnois, de Norvégiens, de cosmopolites du Norrland, ils ont fait de l’enseignement d’un brutal pasteur, nommé Lœstadius, une religion de sectaires et d’hallucinés, un christianisme dont les élancemens rappellent le délire fanatique des peuplades sauvages. Leur maison de prières retentit parfois de vociférations. L’effrayant silence d’une solitude abandonnée aux fantasmagories du ciel a engendré chez eux de mystiques hurleurs. C’est en vain que l’Église d’État, les Hautes Ecoles populaires, les instituteurs et les médecins essaient d’enrayer la contagion. Le socialisme parviendra peut-être, dans les colonies ouvrières, à substituer ses mirages aux extases des visionnaires et son tumulte à leurs convulsions. Mais qui guérira, sous le toit des formes affamées, les âmes malades d’isolement et dont une lumière toujours étrange enflamme la langueur ?

J’ai remonté le fleuve jusqu’à la ville de Kalix. Une brise printanière fouettait le » vagues ; et, le long des rives basses, les bouleaux, d’une blancheur lactée, bruissaient. Des maisons, posées sur les champs de seigle et d’orge, regardaient passer l’eau. Ça et là, un barrage indiquait une pêcherie de saumons, car les saumons sont l’unique richesse des riverains du Nord. Le vert tendre, dont se paraient les prés et les maigres collines, avait dans l’air léger la fragilité d’une teinte de pastel. Près d’une grande ferme, un petit jardin ressemblait à l’enclos d’une tombe. Sur le bord d’une route, l’enseigne d’une boulangerie,