Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/828

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relevait par derrière jusqu’à ses épaules. La société de Gellivara la contempla avec le silencieux humour qui caractérise les gens des fjells. Le Lapon, casaque de rouge et botté, qui, de planton à la gare, représente la Laponie, ne jugea même pas à propos de lui offrir un couteau de Manchester ou des bois de renne. Pendant qu’on la menait à l’hôtel aussi prudemment que si elle eût risqué de se casser en route, un ingénieur bavarois prit sa place. Il emportait à sa femme un bouquet de duvets cueillis aux marécages, et, debout à la portière, il le tenait pressé contre sa poitrine pour nous bien montrer que les Allemands ont du cœur. Le train siffla. Toutes ses vitres brillant comme des étoiles défilèrent dans la nuit lumineuse. Derrière lui, les deux fils noirs des rails se déroulaient liquides sur le sable rose. Les rives du lac, éclairées par en dessous, étaient plus transparentes que l’émeraude. La passerelle de poteaux et de planches grossièrement clouées semblait faite d’un bois précieux. Le soleil sans chaleur, qui caressait la cime des fjells, couronnait la vallée d’un halo rouge. Les habitans de Gellivara s’étaient dispersés ; les tourniquets de la ville grincèrent. Un indéfinissable parfum, dont tous les pores du silence étaient comme imprégnés, montait des marécages. Les paysans prétendent qu’il y croît sous la mousse une petite plante d’où s’exhale cet air fort et salubre. Nul n’en a dit le nom. J’ignore même si elle est visible. Mais il me plaît de respirer dans ces nuits laponnes l’âme errante d’une herbe inconnue…

* * *

Passé le Torne-Träsk, on entre en Laponie norvégienne. Le chemin de fer, qui traversait des eaux dormantes et un désert pierreux, s’engage brusquement sur la paroi d’un fjord. En bas, tout en bas, au-dessus de la vague glauque, des hameaux s’accrochent à la montagne verdoyante. Le paysage est grand, abrupt, touché çà et là de douceur humaine, et, jusque dans sa raideur, d’une jeunesse impétueuse. On débouche sur le port de Nawick, petite ville que la Norvège vient de jeter là comme un appeau brillant aux minerais de la Suède, et on s’embarque pour les îles Lofoten.

Elles nous apparurent dans la nuit. Nous vîmes se dresser, barrant l’horizon, une chaîne ininterrompue de hautes montagnes crénelées, effilées, déchiquetées, sculptées, gothiques.