Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/839

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sauvé l’armée à Novi ? A Hohenlinden, n’a-t-il pas largement contribué à contraindre l’Autriche à une paix désastreuse pour elle ? Si défiant de lui-même et si modeste qu’il soit, comment méconnaîtrait-il qu’il est, à l’égal de Bonaparte et de Pichegru, un des plus glorieux serviteurs de la France ? En 1804, si grande est la contradiction entre ce qu’il croit justement lui être dû et ce qu’il reçoit, qu’il lui faudrait une vertu que peu d’hommes possèdent pour ne pas concevoir une vive rancune contre Bonaparte, auquel il attribue la principale responsabilité de son malheur.

Cette rancune, il ne l’abdiquera plus ; elle s’envenimera, avec le temps, des tristesses de son exil, de l’amer regret de sa carrière brisée, des triomphes de celui qui a causé sa perte, des traitemens infligés à Mme Moreau, lorsqu’elle vient en France en 1812. Elle l’entraînera, en 1813, à la résolution la plus funeste à sa gloire. Ce sont ces souvenirs que nous entreprenons d’évoquer, à l’aide de documens qui nous semblent devoir les éclairer de la plus vive lumière.


I

Le 25 pluviôse de l’an XII (15 février 1804), le général Moreau, après avoir passé quelques jours dans sa terre de Grosbois, voisine de Paris, revenait en poste vers la capitale, lorsque, au pont de Charenton, à neuf heures du matin, sa voiture fut subitement entourée par un détachement de la garde consulaire dont le commandant, le chef d’escadron Henry, en vertu d’ordres qu’il exhiba, procédait aussitôt à son arrestation. Une heure après, il était écroué au Temple et mis au secret.

Le même jour, au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat, lecture était donnée d’un rapport du grand juge Reynier, dénonçant un complot ourdi contre le Premier Consul Bonaparte par les princes français émigrés, avec l’appui de l’Angleterre, dans le dessein, après l’avoir assassiné, de renverser le gouvernement au profit des Bourbons. Le chouan Georges Cadoudal et le général Pichegru étaient désignés comme les principaux auteurs de cette conjuration qui comptait un grand nombre d’affiliés, le général Moreau comme leur complice. La police n’avait pas encore mis la main sur les deux premiers. Mais elle se croyait sur leurs traces. Dès ce moment, elle tenait Moreau ainsi que