Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/849

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


II

Aussitôt après l’arrestation du général Moreau et avant même que la police fût complètement éclairée sur l’importance du complot, le nombre et la qualité des conspirateurs, une question s’était posée : celle de la juridiction devant laquelle ils seraient traduits. Cette juridiction semblait tout indiquée. C’est au tribunal criminel de la Seine où, comme aujourd’hui dans nos cours d’assises, fonctionnait un jury, qu’ils devaient être déférés. Mais il semblait douteux qu’on obtînt de lui une condamnation contre Moreau dont la popularité avait des racines profondes au cœur de cette bourgeoisie parisienne souvent un peu frondeuse, parmi laquelle les jurés étaient principalement recrutés. On songea alors à séparer Moreau des autres accusés, à lui faire un procès à part et, puisqu’il était soldat, à l’envoyer en conseil de guerre. Pour diverses causes, cette solution fut écartée et, finalement, on décida de s’en tenir au tribunal criminel, mais, les juges siégeant seuls sans l’assistance du jury qu’à cette occasion un sénatus-consulte suspendit pour deux ans, autant dire que les accusés étaient privés de la principale des garanties que les lois avaient établies en leur faveur et livrés à une magistrature plus disposée à entrer dans les vues du gouvernement qu’à se montrer indépendante.

On ne s’étonnera pas de cet excès d’arbitraire si l’on songe qu’au même moment, les portes de Paris étant fermées, pour que personne n’en pût sortir, le Corps législatif votait docilement une loi qui punissait de mort quiconque donnerait asile aux conspirateurs non encore arrêtés et de six ans de fers quiconque, sachant où ils étaient, ne les dénoncerait pas.

L’instruction de l’affaire ayant été confiée au juge Thuriot, ancien conventionnel, elle commença dès qu’on tint les principaux coupables, c’est-à-dire vers le milieu de mars. Elle s’achevait à peine à la fin de mai, singulièrement dramatisée, on le sait, par le meurtre du duc d’Enghien et par le suicide de Pichegru.

Il n’y a pas lieu de suivre le général Moreau à travers les interrogatoires et les confrontations auxquels il fut soumis. Mieux vaut, nous paraît-il, résumer ses moyens de défense d’après les notes intimes où il les exposait et d’après les lettres